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Arts plastiques 8 min de lecture

Stoïque en temps de guerre

Trèves rend hommage à l'empereur romain Marc Aurèle avec une grande exposition au Rheinisches Landesmuseum et au Simeonstift  

Article paru dans Édition juillet 2025
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Peu de maximes ont traversé les âges aussi longtemps que celles de Marc Aurèle. Ce n’est pas étonnant : la littérature consacrée aux guides pratiques et au développement personnel est en plein essor, et ses maximes et principes philosophiques, rassemblés en quelque 487 aphorismes en grec ancien dans ses « Réflexions », auraient inspiré plus d’un homme politique. C’est notamment le cas de l’ancien chancelier Helmut Schmidt, dont l’exemplaire des *Réflexions*, parsemé de nombreuses annotations au crayon, est exposé à Trèves, au musée municipal Simeonstift, dans le cadre de la grande exposition consacrée à Marc Aurèle.
Ce sont des paroles de sagesse qui rappellent parfois les citations de calendrier, soigneusement rassemblées par Marc Aurèle, l’un des derniers représentants du stoïcisme. Par exemple : « Ce qui ne sert pas à la colonie ne sert pas non plus à l’abeille. » (Réflexions VI, 54) ou encore : « Garde toujours à l’esprit qu’une vie heureuse repose sur très peu de choses. » (Réflexions VII, 67)
Et pourtant, c’est précisément à cet empereur philosophe, réputé pour son amour de la paix, à qui son règne de 23 ans à partir de 161 apr. J.-C. était pour ainsi dire tombé tout cuit dans le bec, qu’incomba la tâche de mener de nombreuses guerres aux frontières de l’Empire romain. Mais parallèlement, il se livrait à la philosophie, dans la tradition du stoïcisme, une école philosophique grecque forte à l’époque d’environ 400 ans d’histoire.
La grande exposition régionale de Rhénanie-Palatinat « Marc Aurèle » s’étend sur deux musées : tandis que le Musée régional rhénan (sur 1 000 mètres carrés), sous le titre « Empereur, général, philosophe », met l’accent sur la personne de Marc Aurèle, le Musée municipal Simeonstift (sur 600 mètres carrés) aborde la question du bon gouvernement. 
Près de 400 pièces issues des collections propres du musée et de divers musées européens (117 prêteurs de toute l’Europe, dont le Louvre et les Musées du Vatican à Rome) ont été rassemblées : un travail de Sisyphe auquel une grande équipe s’est consacrée en unissant ses forces. Le budget de l’exposition s’élevait à plus de cinq millions d’euros.
Les expositions régionales à Trèves attirent souvent un large public : la grande exposition consacrée à l’empereur « Néron » a attiré plus de 250 000 visiteurs en 2016. L’exposition sur la chute de l’Empire romain  en 2022 s’est avéré être un succès. L’exposition consacrée à Marc Aurèle n’a toutefois pas encore attiré les foules à Trèves, malgré les couleurs vives (violet et rouge) des drapeaux et des affiches, comme le souligne un employé de la billetterie environ un mois après l’ouverture de l’exposition. 
Il n’en reste pas moins que des classes scolaires visitent l’exposition grâce à l’engagement de leurs enseignants et à un programme pédagogique, comme en témoignent les commentaires laissés dans le livre d’or. Un programme parallèle ambitieux destiné aux enfants a également été mis sur pied ; des stations accessibles à tous attirent ponctuellement les visiteurs grâce au braille ou à des options audio – toutefois, l’inclusion n’est pas systématiquement mise en œuvre, il s’agit plutôt de quelques points forts.
L’exposition haute en couleur du Musée national suit un fil narratif chronologique qui permet aux visiteuses et visiteurs de se faire une idée du contexte historique et de la société romaine. L’exposition s’ouvre sur l’âge d’or de Rome, une époque marquée par la prospérité. Marc Aurèle est né en temps de paix au « centre du monde », issu de la haute société romaine, et a été élu empereur « après quelques détours ». En 138 apr. J.-C., Aurèle monta sur le trône à l’âge de 17 ans et resta empereur pendant 23 ans.
Son frère (adoptif) aîné, Lucius Verus, avec lequel il décida de régner conjointement (jusqu’à la mort de ce dernier, en 169 après J.-C.), avait neuf ans de moins que lui. Lorsqu’Aurèle épousa sa Faustine, il avait tout juste 24 ans, elle 15. Ils eurent au moins onze enfants. Une pièce d’or exposée au Musée régional de Rhénanie représente la tête de Faustine, tandis qu’un buste met en valeur sa silhouette gracieuse. Deux reliefs de sarcophages du Louvre représentant des enfants en train de jouer montrent, dans l’exposition, la jeune génération romaine aisée, tandis qu’un esclave en marbre noir illustre la société de classes romaine. 
Une salle aux tons d’un bleu profond promet de de mettre en lumière la pensée d’Aurel ; on peut y lire « le monde du stoïcisme » – les visiteur·rice·s peuvent ainsi, de manière participative, approuver ou rejeter l’affirmation « Les devoirs et les vertus constituent une bonne conduite de vie » en lançant une balle bleue dans un vase. Le taux d’approbation des visiteurs est élevé ; il est encore plus élevé pour l’affirmation « Le bonheur réside dans la sérénité, et non dans le plaisir ».  Quant à l’affirmation « Nous ne devrions pas vouloir changer ce qui est inéluctable », l’adhésion et le rejet s’équilibrent, alors que cette affirmation est pourtant au cœur de l’enseignement d’Aurèle : l’acceptation de l’inéluctable. 
En rose, en revanche, se trouve la salle « Marc Aurèle devient empereur », dans laquelle son buste et celui de Lucius Verus ont été placés sur un socle. Sur un relief (en marbre, vers 176 apr. J.-C., Rome ; aujourd’hui l’Arc de Constantin), des hommes incarnent les vertus chantées par Marc Aurèle, telles que la bienveillance, le sens du devoir et la générosité. Un panneau explique que Marc Aurèle s’est d’abord concentré sur la politique intérieure et qu’il s’est inspiré des vertus impériales, et non d’aspirations philosophiques. La bienveillance, comme les allocations familiales impériales, caractérisait son action. 
Une autre salle est consacrée à la peste antonine – (qui n’est pas la peste au sens où on l’entend aujourd’hui) – et donc à une pandémie survenue sous le règne de Marc Aurèle. Sous le titre « Rome se prépare », le réarmement de Rome est illustré. En 165 apr. J.-C., l’Empire proclame la première conscription depuis 60 ans (la dernière remontant à Trajan) et appelle près de douze mille citoyens romains sous les armes.  On ignore pourquoi Marc Aurèle a levé deux nouvelles légions au cœur de l’Empire… Cela s’explique probablement par une combinaison de pertes importantes subies lors de la guerre contre les Parthes et dues à la maladie, mais surtout par la préparation aux combats à venir dans la région du Danube. 
Au Musée régional rhénan, on peut admirer dans une vitrine une maquette (diorama) représentant 5 400 mini-légionnaires, qui illustre de manière impressionnante l’ampleur des légions. L’empereur était désormais principalement mobilisé sur le front. Les guerres dites « des Marcomans » allaient marquer le règne de Marc Aurèle : pendant plus d’une décennie, la guerre fit rage le long du Danube. Son fils biologique, Commode, fut désigné comme successeur, mais il était loin d’avoir l’envergure de son père. 
Ces guerres eurent des répercussions sur la vie dans l’Empire et se traduisirent par la construction de remparts urbains. À Trèves également, des fortifications urbaines furent érigées à cette époque : l’actuel emblème de la ville et la porte romaine la mieux conservée au nord des Alpes, la Porta Nigra, construite avec environ 7 200 blocs de grès local. Et bien que Marc Aurèle ne se soit jamais rendu à Trèves et qu’il ait passé son mandat à Rome, on peut supposer que le permis de construire de la Porta Nigra a dû passer par son bureau et qu’il l’a accordé.
Dans la deuxième partie de l’exposition, au Simeonstift, on découvre, sous les titres « Le bien commun comme thème pictural » et « Les trois bons et les trois mauvais régimes dans La Politique d’Aristote », toutes sortes de tableaux représentant des modèles de gouvernement bons et mauvais. – Jusqu’aux dystopies de George Orwell, on trouve ici de nombreux modèles possibles (dont une copie du tableau de Delacroix La Liberté guidant le peuple, datant de 1830). À la fin de la visite, la démocratie allemande est présentée comme la forme de gouvernement idéale, ce qui débouche sur la question posée aux visiteurs : « Que signifie pour vous un bon gouvernement ? »
Si la première partie consacrée à la vie de Marc Aurèle au Musée national semble encore cohérente, on a l’impression, au Simeonstift, que de nombreux liens ont été artificiellement établis. Après avoir déjà retrouvé au rez-de-chaussée des citations tirées du calendrier de Marc Aurèle, on a ainsi, aux premier et deuxième étages, l’impression d’un pot-pourri d’utopies et de projets politiques. 
Mais pourquoi donc Marc Aurèle était-il considéré comme un « bon empereur » ? Il n’a réalisé qu’une infime partie de ce qu’il souhaitait, et a au contraire dû faire face à bien des choses qu’il ne voulait pas. Aucun empereur romain n’a mené autant de guerres que lui – on pourrait le considérer comme un empereur guerrier – alors qu’il tenait tant à la sérénité et à la paix.
Avec Aurèle, l’âge d’or prit fin et commença l’âge de fer, rouillé. Les heures de gloire de l’Empire romain étaient révolues. C’est peut-être dans cette prise de conscience qui donne à réfléchir, à la fin du parcours de l’exposition, que réside la plus grande leçon à tirer : en fin de compte, Marc Aurèle était, malgré son règne et ses contradictions, un souverain normal, tout à fait humain.

L’exposition régionale consacrée à Marc Aurèle à Trèves est encore visible jusqu’au 23 novembre 2025 au Rheinisches Landesmuseum et au Stadtmuseum Simeonstift. Pour plus d’informations : https://marc-aurel-trier.de/