Pendant dix jours, 276 films ont été projetés à Berlin, les films en compétition ayant divisé la critique. « Trop fades, rien de nouveau, pas de véritables surprises », ont estimé certains ; on a surtout reproché au festival d’avoir présenté des films qui avaient par exemple été refusés en compétition à Cannes (comme *Rosebush Pruning* de Karim Aïnouz), des « invendus » en quelque sorte ; « une sélection solide », a en revanche estimé la Frankfurter Rundschau.
Avec ses déclarations sur la séparation entre l’art et la politique, le président du jury, Wim Wenders, avait déjà suscité la polémique dès le début. Les cinéastes devraient rester en dehors de la politique quotidienne… Voulait-il protéger l’art contre les gesticulations idéologiques et rappeler aux cinéastes qu’ils doivent se concentrer sur leur cœur de métier ? Wenders ne s’est pas prononcé en faveur d’une interdiction de la politique, mais en faveur du cinéma en tant que forme d’art capable de favoriser l’empathie. Un début tout de même assez malheureux, car cette affirmation est bien sûr indéfendable. Pas besoin d’avoir lu Roland Barthes pour s’en rendre compte.
Le mécontentement suscité par la déclaration de Wenders s’est traduit par une lettre ouverte signée par plus de 80 professionnels du cinéma, dont Tilda Swinton et Javier Bardem. Ils ont dénoncé la « censure » et le « silence » de la Berlinale face à la guerre à Gaza, alors qu’elle restait muette sur le terrorisme du Hamas, du Hezbollah et de l’Iran. Le cinéaste syro-palestinien Abdallah Alkhatib, dont l’œuvre *Chronicles From the Siege* a été récompensée comme meilleur premier long métrage, s’est exprimé dans le même sens. Il a apporté un drapeau palestinien au gala de clôture et a accusé le gouvernement allemand d’être complice « du génocide dans la bande de Gaza ». Alkhatib a également lancé cette menace : « Nous nous souviendrons de tous ceux qui se sont tenus à nos côtés, et nous nous souviendrons de tous ceux qui étaient contre nous et qui ont gardé le silence. »
Un Ours d’or peu crédible mais qui plaît
L’attribution de l’Ours d’or à İlker Çatak pour son drame *Gelbe Briefe* n’en a donc été que plus surprenante. Car cette contribution à la compétition, plutôt faible et très prévisible, constitue justement une prise de position ouverte contre les régimes autoritaires ; on y voit un couple d’artistes travaillant dans le milieu du théâtre, entre Ankara et Hambourg, qui subit des pressions en raison de ses critiques à l’égard du régime. Difficile de ne pas penser au régime d’Erdoğan. « La véritable menace n’est pas parmi nous. Elle est là-bas. Ce sont les autocrates. […] Ne nous battons pas les uns contre les autres. Battons-nous contre eux », a déclaré Çatak en recevant l’Ours d’or.
On en avait donc pour ainsi dire les yeux qui sortaient de la tête face à ce drame qui n’a pas vraiment fait l’unanimité, mais aussi parce que cette récompense allait à l’encontre des déclarations initiales du président du jury, Wenders. Ou fallait-il qu’il y ait au moins un Ours d’or pour l’Allemagne, compte tenu de la concurrence ? Cela faisait 22 ans que les films allemands n’avaient pas connu un tel succès qu’à cette Berlinale.
Le grand prix, l’Ours d’argent du Grand Prix du jury décerné à *Kurtulus* d’Emin Alper, a également été une surprise. Dans ce film, deux clans rivaux se surveillent mutuellement dans un village de montagne isolé ; l’histoire est racontée exclusivement du point de vue du clan du haut du village, tandis que l’autre clan reste invisible et est d’autant plus diabolisé… À cela s’ajoutent des théories du complot et une désinformation qui se propage de manière incontrôlable sur les réseaux sociaux.
Des ours bien mérités
En revanche, l’Ours d’argent de la meilleure actrice dans un rôle principal revient à juste titre à Sandra Hüller pour son interprétation de Rose dans le film de Markus Schleinzer. Dans cet impressionnant drame en noir et blanc, Hüller incarne une escroque rusée qui trompe la campagne et ses habitants en se faisant passer de manière convaincante pour un homme. L’attribution de l’Ours d’argent de la meilleure réalisation à *Everybody Digs Bill Evans* de Grant Gee semble également tout à fait justifiée. Ce film soigneusement orchestré, consacré au pianiste de jazz, est un hommage au film noir particulièrement impressionnant sur le plan esthétique.
Le fait que le drame de la Britannique Lance Hammer ait été récompensé à plusieurs reprises prend tout son sens dans cette compétition mitigée. Avec *Queen at Sea*, Hammer aborde avec courage le thème de la démence. Son film pose la question de la manière adéquate de s’occuper d’un proche atteint de démence à un stade avancé. Dès le début, la fille (Juliette Binoche) surprend son beau-père (Tom Courtenay) en train d’avoir des relations sexuelles avec sa mère atteinte de démence. Furieuse, elle le met à la porte et appelle la police… Hammer parvient à traiter ce sujet de manière très explicite. Ce drame est raconté de manière captivante et sensible, et Juliette Binoche brille dans le rôle de la fille et de la mère, dépassée par la situation. Anna Calder-Marshall et Tom Courtenay ont remporté les deux Ours d’argent de la meilleure interprétation dans un second rôle pour leurs interprétations respectives de la mère atteinte de démence à un stade avancé et de son mari.
Nina Roza a remporté l’Ours d’argent du meilleur scénario. Ce drame de Geneviève Dulude-de Celles, qui se déroule entre le Québec et la campagne bulgare, raconte l’histoire d’un enfant prodige. Mais bien plus que l’intrigue principale autour de cet enfant mystérieux et doué pour la peinture, ce film poétique traite du déracinement et de la question de savoir jusqu’où l’on doit se soucier de son enfant… Malgré des choix de mise en scène et des dialogues pleins d’esprit, ce drame empreint de mélancolie tombe malheureusement un peu dans le kitsch vers la fin. Ceux qui souhaitent se faire leur propre opinion pourront le découvrir dans le cadre du Luxfilmfestival, où « Nina Roza » sera également projeté.
L’un des moments forts du concours a été le film *Yo (Love is a Rebellious Bird)* d’Anna Fitch et Banker White. Après la disparition de son amie Yo, une artiste à l’esprit libre, Anna a reproduit sa maison à l’échelle 1:3, à la manière d’une maison de poupées. Née en Suisse en 1924, Yo a étudié les beaux-arts à Bâle et a mené sa vie selon ses propres aspirations. Anna Fitch a créé un espace magique où les histoires de Yo continuent de vivre et où leur amitié peut perdurer au-delà de la mort de Yo. Le film a été récompensé, à juste titre, pour son excellence artistique.
Pas d’ours
Il est un peu dommage que le drame d’Eva Trobisch, *Etwas ganz Besonderes*, n’ait remporté aucun prix, alors qu’il s’agit d’une œuvre remarquable mettant en scène une adolescente qui participe à un télé-crochet. Mais le drame de Trobisch va plus loin : il évoque une ferme située dans une région défavorisée de Thuringe, durement touchée par les mutations structurelles. Ce drame est émouvant et parvient à transmettre avec sensibilité un pan de l’histoire interallemande. Un bon scénario et une excellente distribution : Frida Hornemann, en particulier, impressionne dans le rôle de l’adolescente.
Le film *Moscas*, de Fernando Eimbcke, a lui aussi captivé le public. Ce film mexicain raconte la vie de gens simples et leurs stratégies de survie. On y voit se nouer une relation entre une femme d’abord revêche et un garçon de neuf ans. La mère de ce dernier est atteinte d’un cancer et doit suivre une chimiothérapie dans une clinique. Son père « dépose » son fils dans un appartement situé en face de l’hôpital. Le garçon est passionné de jeux vidéo et passe son temps à abattre des envahisseurs extraterrestres – ce qui devient le symbole du combat de sa mère contre les cellules cancéreuses. Le film est tourné de manière intéressante, sans prétention, et l’histoire touche droit au cœur.
Truly Naked, de Muriel d’Ansembourg, présenté dans la section « Perspectives », s’est révélé être un film décalé et non conventionnel. Dès les premiers plans de ce film britannique – deux corps aux reflets dorés qui se déplacent au ralenti et dégagent une impression d’intimité –, on est à la fois déconcerté et rebuté. Après un montage abrupt, les spectateurs sont catapultés dans la froide réalité d’un tournage porno, ce qui crée la tension centrale du film. Ce drame parvient en effet à explorer, de manière hilarante, la façon dont la pornographie façonne la vie privée des personnes impliquées. Il se concentre avant tout sur la question de savoir si et comment Alec peut nouer une « vraie » relation avec des femmes. Le fait qu’il tombe amoureux, justement, d’une camarade de classe qui a reçu une éducation féministe semble un peu trop artificiel… Néanmoins, *Truly naked* est un film imaginatif et amusant.
Mention spéciale
Lors du festival, la société de production luxembourgeoise Amour Fou s’est distinguée à la Berlinale de cette année avec trois productions impressionnantes. Bien qu’elles aient été présentées dans des sections parallèles, *Liebhaberinnen von Koxi* est une adaptation audacieuse, décalée et originale d’une œuvre de Jelinek, *La Comtesse sanglante*, avec Isabelle Huppert, a su envoûter un large public, et *Roya*, un film audacieux et saisissant, s’est vu décerner une mention spéciale (Special mention) par l’Amnesty International Film Award.
Le fait que bon nombre des œuvres primées soient finalement réalisées par des femmes, aient un caractère éminemment politique ou aient été créées par des cinéastes issus de l’immigration qui défendent les droits de l’homme montre que la Berlinale est bel et bien un festival de cinéma politique. Plutôt que de s’empêtrer dans des contradictions, la directrice du festival, Tuttle, a donc défendu de manière proactive son festival et la nature de ce débat controversé, même si sa conclusion s’est avérée presque un peu trop conciliante : faire entendre sa voix et formuler des critiques fait partie de la démocratie.