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Sociétal 14 min de lecture

L’héritage

Le CSV et le DP vantent les retombées « très positives » du titre de Capitale européenne de la culture sur Esch-sur-Alzette. À part eux, personne n'a encore pu les constater.

Article paru dans Édition décembre 2022
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Pim Knaff (à droite) et Georges Mischo mardi dans la pyramide de vin chaud © Photo : Sven Becker

Pyramide de vin chaud « En passant en revue l’année écoulée (…), on constate que le titre, bien que plus général, mais surtout du développement culturel ici à Esch, a donné un immense élan et a contribué à nous faire entrer dans le paysage culturel national et international », a lu mardi matin le député-maire d’Esch et président de l’asbl Esch 2022, Georges Mischo (CSV), a lu mardi matin à partir d’un bout de papier. Afin de dresser un premier « très positif » du programme « Capitale européenne de la culture », lui et son échevin de la Culture, Pim Knaff (DP), avaient convoqué une conférence de presse – de manière significative, non pas à la Konschthal ni à l’Ariston, mais dans la pyramide de vin chaud du Krëschtmoart d’Esch. Mischo, parfois qualifié de manière quelque peu péjorative à Esch de « maire de la kermesse » (notamment parce qu’il a effectivement fait agrandir la kermesse), a évoqué la « grande attention » dont Esch avait fait l’objet en 2022 dans la presse internationale, ce qui avait attiré de nombreux touristes étrangers. Il n’a toutefois pas pu étayer cette affirmation par des chiffres.

Esch 2022 a effectivement fait l’objet d’une campagne de promotion dans la presse internationale : près d’un quart (12,1 millions) du budget total provisoirement estimé à 53,6 millions d’euros (dont 10 millions provenant de la ville d’Esch) a été consacré au marketing, au tourisme, à l’Impact Research, au parrainage et aux « autres dépenses internes » – soit presque autant que ce qu’Esch 2022 a investi dans ses propres projets culturels (13,2 millions). On retient surtout un article du quotidien britannique The Telegraph, qui parlait de « la capitale européenne de la culture la plus ennuyeuse ». Le Tageblatt a mené cette semaine un sondage non représentatif auprès de restaurateurs et de commerçants d’Esch. Dans un article paru mercredi, presque tous se sont dits « déçus par l’année culturelle », ce qui s’expliquerait non seulement par le manque de communication autour du programme d’Esch 2022, mais aussi par l’absence, malgré tous les espoirs, d’une clientèle attendue avec impatience.

Pim Knaff a ensuite tenté d’étayer par des chiffres le succès supposé d’Esch 2022. La Konschthal, projet prestigieux par excellence, a attiré environ 12 500 visiteurs depuis octobre 2021. C’est déjà remarquable pour une galerie qui n’a ouvert ses portes qu’il y a 14 mois, a déclaré son directeur, Christian Mosar, au journal « Land ». Le Casino Luxembourg (Forum d’art contemporain) avait accueilli environ 15 500 visiteurs en 2021, année marquée par la pandémie (le Mudam en avait accueilli 72 000), tandis qu’en 2019, avant la pandémie, ce chiffre s’élevait à plus de 28 000 (contre 100 000 au Mudam). Il est peut-être vrai que la Konschthal d’Esch est encore jeune et peu connue et que certaines restrictions sanitaires étaient en vigueur jusqu’en février 2022, mais si la Capitale européenne de la culture a attiré de nombreux « touristes étrangers », pourquoi cela ne se reflète-t-il pas dans les chiffres de fréquentation ? En général, les touristes culturels se moquent bien de savoir si la Konschthal existe depuis dix ans ou depuis un an, tant que la programmation les intéresse – et très peu de gens ont en réalité quelque chose à redire sur la programmation de la Konschthal. L’autre projet prestigieux – le Bridderhaus – n’a pas non plus attiré les foules, selon les chiffres officiels. Bien qu’il ait organisé « 62 événements et 25 concerts » depuis son ouverture retardée en juin, il n’a attiré que 1 911 visiteurs, soit une moyenne de 22 par événement.

Rien que pour l’achat de l’ancien magasin de meubles et sa transformation en galerie, la ville d’Esch a dépensé 12,7 millions d’euros depuis 2020. Comme toutes les normes de sécurité incendie et de sécurité ne sont pas encore respectées, la Konschthal fermera à nouveau ses portes mi-janvier pour une durée de six mois. D’ici 2024, la ville d’Esch a prévu dans son budget 5,1 millions d’euros supplémentaires pour la mise en conformité, ce qui portera le coût total à environ 18 millions d’euros. Elle a dépensé 11 millions d’euros supplémentaires pour la transformation du Bridderhaus et investi 15,7 millions dans la rénovation de l’ancien cinéma Ariston, qui a été rattaché au théâtre municipal d’Esch. Ce sont ces trois établissements qui sont censés constituer l’« héritage » de la Capitale européenne de la culture à Esch-sur-Alzette.

Blackbox Cependant, il ne suffit pas d’avoir de beaux bâtiments, il faut leur insuffler de la « vie ». C’est dans cette optique que le Konschthal et le Bridderhaus sont gérés par l’asbl Fresch, fondée en avril 2020. Le Bâtiment 4 (B4), situé à l’entrée de la Metzeschmelz et mis gratuitement à la disposition de la ville d’Esch cette année par ArcelorMittal, relève également de la compétence de Fresch. Le conseil d’administration, présidé par Pim Knaff, échevin de la culture du DP, est principalement composé de hauts fonctionnaires communaux : le secrétaire communal Jean-Paul Espen et l’urbaniste Daisy Wagner en sont les vice-présidents, tandis que le directeur communal des affaires culturelles, Ralph Waltmans, est trésorier. Par la suite, la directrice du Théâtre d’Esch, Carole Lorang, et le directeur de la Kulturfabrik, René Penning, ont également été admis. Les partis politiques représentés au conseil communal désignent désormais eux aussi un membre. L’élargissement du conseil d’administration n’a toutefois pas encore été publié au registre du commerce et des sociétés, pas plus que les bilans des exercices 2020 et 2021. Même les membres de la commission culturelle communale se sont vu refuser l’accès à ces bilans. Le collectif d’artistes Richtung22 (R22) a critiqué ce manque de transparence la semaine dernière dans un communiqué, parlant d’une « boîte noire ».

Les associations d’utilité publique sont légalement tenues, sous certaines conditions, de publier leurs bilans annuels. Cela vaut tout particulièrement pour Fresch, car il ne s’agit pas d’une simple « association de village », mais d’une ASBL qui, depuis 2020, a reçu 8,6 millions d’euros de subventions de la part de l’administration communale dans le cadre d’une convention et qui recevra encore quatre millions d’euros supplémentaires en 2023. Il existe donc bel et bien un intérêt public à savoir ce qu’il advient de ces 12,6 millions d’euros provenant des impôts. D’autant plus que Fresch ne se contente pas de financer et de gérer Konschthal, Bridderhaus et B4, mais qu’elle prend également en charge les salaires des employés de la Nuit de la Culture et des Francofolies, alors que celles-ci disposent de leurs propres associations de tutelle, qui ont elles aussi conclu une convention avec la ville d’Esch. Ainsi, l’asbl « Nuit de la Culture » a reçu au total 6,7 millions d’euros de l’administration communale au cours des trois dernières années, tandis que l’asbl « Les Francofolies d’Esch/Alzette » a reçu 5,4 millions d’euros. Pour 2023, 1,9 et 1,6 million d’euros supplémentaires sont respectivement prévus. Seule l’association des Francofolies, dont le conseil d’administration est composé presque exclusivement des mêmes membres que celui de Fresch, a jusqu’à présent publié ses comptes annuels et les modifications apportées au sein de son conseil d’administration.

Mardi, le président de Fresch, M. Knaff, a éludé la question de savoir pourquoi Fresch ne publiait pas ses comptes ; il s’est contenté d’assurer qu’il existait un « contrôle financier strict », faisant ainsi allusion à la mauvaise gestion du Syndicat d’initiative (SI) d’Esch, qui avait dépensé trop d’argent pour des événements de grande envergure tels que le « Kölsche Ovend », car apparemment personne n’avait une vue d’ensemble des finances (comme l’avaient rapporté dans un premier temps le Tageblatt, puis plus en détail Reporter.lu). Le conseil communal a donc dû approuver, il y a huit semaines, un crédit supplémentaire d’environ 150 000 euros, ce qui a suscité le mécontentement, notamment au sein de l’opposition. Le président du SI, Jacques Müller, et l’ensemble du comité directeur ont alors démissionné ; M. Müller a pris leur place au sein du conseil communal il y a deux semaines, sous les couleurs du CSV.

Cela n’a pas directement de rapport avec Fresch. Même si certains acteurs du monde culturel et politiciens de l’opposition soupçonnent désormais Fresch de ne pas publier ses bilans afin de dissimuler une mauvaise gestion présumée, rien ne vient étayer cette hypothèse. C’est à Fresch qu’incombe la difficile tâche de gérer l’« héritage » d’Esch 2022. À cette fin, le conseil communal a approuvé mi-octobre la poursuite du plan communal de développement culturel « Connexions 2 ». Ce document formule l’objectif suivant : d’ici 2027, Esch-sur-Alzette doit devenir une « terre d’accueil » pour les créatifs. Cet objectif doit notamment être atteint grâce à la promotion des artistes locaux et régionaux. Le peintre eschois Théid Johanns, en particulier, a dénoncé à plusieurs reprises que cela n’avait pas été suffisamment le cas lors de l’édition 2022. La conseillère communale de gauche Line Wies et l’expert en politique culturelle de la section LSAP d’Esch, Pierre Rauchs, ont également reproché au gouvernement national que de nombreux projets de la Capitale de la culture aient simplement été achetés et « imposés » à Esch, sans avoir de lien avec la ville ou la région.

Artistesch Valeur Il y a toutefois eu des exceptions. Dans le Bâtiment 4, conçu comme un centre culturel autogéré et qui est davantage un « lieu de création » qu’un « lieu de production » ou un « lieu de consommation », résident quatre associations – Hariko, Independent Little Lies (ILL), Cell et Richtung 22 – qui ont mis en œuvre des programmes originaux présentant un fort ancrage local. Il en va de même pour Ferro Forum, qui souhaite créer à moyen ou long terme un musée de l’industrie sidérurgique sur le site de la Metzeschmelz. Ces projets ont été soutenus par l’Œuvre nationale de secours Grande-Duchesse Charlotte. Par ailleurs, d’autres collectifs et compagnies de plus petite envergure avaient réussi à s’insérer dans le programme de la Capitale culturelle grâce à l’appel à projets et avaient été soutenus l’année dernière par Esch 2022. Cependant, ces aides prennent fin à la fin de cette année, et certains groupes se retrouvent (presque) sans ressources. Pour eux, la question de la survie (artistique) se pose. Pour 2023, la ville d’Esch n’a prolongé que ses conventions avec Hariko (projet de la Croix-Rouge) et l’ILL, et a même augmenté les subventions accordées à cette dernière (Marc Baum représente déi Lénk au sein du conseil d’administration de Fresch et est trésorier de l’ILL). Dans son communiqué de la semaine dernière, R22 regrette qu’Esch ait manqué l’occasion de faire émerger une « scène artistique jeune, innovante et diversifiée ». Dans une lettre commune adressée au conseil d’administration de Fresch, dont le Land dispose d’une copie, trois des quatre associations hébergées dans le Bâtiment 4 (sous le nom de « Collectif du B4 ») expriment cette semaine leurs craintes quant à leur avenir et s’engagent en faveur du maintien du B4 en tant que centre culturel autogéré (ce qu’il n’a apparemment pas été jusqu’à présent, car Fresch se serait trop immiscé dans la communication et l’administration).

Mardi, Pim Knaff a tenu à rassurer en indiquant qu’ArcelorMittal s’était engagé à mettre gratuitement la B4 à la disposition de la ville jusqu’à fin 2023. Un contrat devra être négocié pour la période suivante. Fresch souhaite continuer à soutenir en 2023 « ceux qu’on a aidés cette année », a déclaré M. Knaff, mais pas sans condition : ils devront postuler dans le cadre d’un appel à projets. Un « jury » évaluera alors « la valeur artistique » des candidatures et procédera à une sélection.

Le Conseil des échevins, composé du CSV, du DP et des Verts, a augmenté la subvention accordée à Fresch pour l’année prochaine, la faisant passer de 2,7 à 4 millions d’euros (en 2021, elle s’élevait encore à 5,5 millions d’euros). Cependant, en raison d’une gestion comptable peu transparente, il est difficile de savoir comment et à quelles fins Fresch va dépenser cet argent. Étant donné que la Nuit de la culture et les Francofolies emploient nettement plus de personnel (22 postes à temps plein) que le Konschthal, le Bridderhaus et le B4 réunis (sept ou huit postes à temps plein), les frais de personnel liés à ces grands événements devraient représenter une part non négligeable des dépenses. De même, la Konschthal, qui collabore principalement avec des artistes de renom dont la plupart ne sont pas originaires d’Esch ou de la région sud, a déjà établi son programme pour le second semestre (une exposition de Tina Gillen est notamment prévue). La nouveauté est que Fresch souhaite désormais installer une installation laser permanente à Belval. On peut donc se demander combien il restera finalement pour les collaborations avec de jeunes artistes. Le Collectif du B4 estime que seuls 250 000 euros seront répartis dans le cadre de cet appel à projets. Onze organisations se seraient déjà portées candidates.

R22 craint d’être écarté de la sélection pour des « raisons politiques » en raison de sa position critique à l’égard de la Capitale européenne de la culture, mais aussi des responsables de la ville d’Esch. Or, le collectif s’était vu attribuer un rôle important au cours de l’année culturelle : en tant que porteur de projet, il a, par ses pièces de théâtre, ses films et ses actions, fait de la critique d’Esch 2022 une composante à part entière de la Capitale européenne de la culture elle-même, et l’a ainsi institutionnalisée. On peut toutefois douter que les responsables politiques et culturels d’Esch 2022 soient capables d’une telle autoréflexion et d’une telle autodérision qu’ils pourraient même en tirer « profit ».

Capitale du sport. Derrière cela se cache la question générale de savoir quelle importance la culture revêt réellement pour le CSV et le DP à Esch-sur-Alzette (les Verts ne sont qu’indirectement compétents dans ce domaine ; en tant que « Stouss-néckel » de la coalition tripartite, ils n’étaient même pas présents à la conférence de presse de bilan). Ils ont hérité du titre de capitale culturelle de leurs prédécesseurs du LSAP ; Esch a remporté le marché immédiatement après les élections communales de 2017, alors que la nouvelle majorité venait tout juste d’être assermentée. Mais ce n’est qu’à ce moment-là que le travail a véritablement commencé. Ils se sont manifestement retrouvés dépassés par la mise en œuvre. Mischo et Knaff ont remplacé la direction générale et remanié le programme, ce qui a fait perdre beaucoup de temps. Par embarras, Nancy Braun a lancé un appel à candidatures public qui a laissé de nombreux artistes déçus, car ils avaient consacré beaucoup de temps et d’efforts à l’élaboration de leur projet et à remplir le questionnaire complexe, pour finalement recevoir un refus sans justification. Dans la précipitation, on a acheté à l’étranger de grands projets qui, s’ils avaient peut-être une dimension européenne, laissaient la plupart des habitants de la région indifférents et n’étaient pas assez ambitieux pour attirer les touristes. L’année culturelle s’est avérée décevante, même pour les organisateurs eux-mêmes. Depuis des mois, Nancy Braun ne cesse de souligner que ce n’est pas 2022 qui compte, mais la période qui suivra ; ce que les « partenaires » en feront.

L’assesseur Pim Knaff en est conscient : il y a peu de chances que lui et le DP fassent encore partie de la majorité politique à Esch après les élections de juin 2023. Le maire du CSV, Mischo, avait de toute façon d’autres projets dès le départ : maintenant que le mandat de « Capitale de la culture » touche enfin à sa fin, il peut se consacrer à son véritable objectif : faire d’Esch la « capitale sportive du pays », comme il l’a réaffirmé une nouvelle fois lors de la présentation du projet de budget il y a deux semaines. Mais la construction de la nouvelle arène à Lankelz peine à démarrer et le projet du Musée national des sports n’avance pas non plus. La ville de Differdange, qui souhaite elle aussi devenir « capitale sportive », a une longueur d’avance considérable sur Esch grâce à son université du sport, son centre de formation sportive et son élégant parc aquatique. Pour rattraper son retard, Mischo manque désormais de tous ces millions qu’il a dû, justement, investir dans la culture ces dernières années.