d’Land : Madame Mossong, vous êtes historienne, spécialiste de l’histoire ancienne. Avant de prendre vos fonctions de PDG du FNR le 1er janvier, vous occupiez depuis 2016 le poste de chargée de recherche à l’Institut archéologique allemand (DAI) de Munich. Quelle était votre mission là-bas ?
Isabelle Mossong : Elle s’est consacrée à des recherches sur la péninsule ibérique à l’époque romaine. J’avais un projet d’édition et, parallèlement, je menais une thèse d’habilitation sur les inscriptions du nord-ouest romain de la péninsule ibérique. En raison des événements imprévisibles de l’année dernière, ce projet n’est pas encore tout à fait terminé.
Votre passage au FNR s’est-il déroulé à une vitesse imprévisible ?
Oui, ce n’était pas forcément mon projet. Mais j’ai toujours su saisir les opportunités qui se sont présentées à moi dans la vie. Celles de la FNR aussi.
Le DAI est une grande institution. Il dispose également de succursales à l’étranger, au Caire, à Istanbul ou à Madrid, par exemple. Pourquoi avez-vous abandonné le DAI de Belval ?
C’était un grand changement. Mais j’étais parti à l’étranger en 2001, à une époque où il n’y avait pas encore d’université au Luxembourg. Aujourd’hui, je peux mettre à profit ici l’expérience que j’ai acquise à l’étranger, au sein d’une organisation aussi formidable que le FNR.
Comment percevez-vous le paysage de la recherche au Luxembourg ?
Ce qui s’est développé au cours des 25 dernières années est passionnant et m’impressionne. Avec un acteur majeur comme l’université et des centres de recherche tels que List, Liser ou LIH, le Luxembourg, bien qu’étant un petit pays, dispose d’un éventail très large de compétences. Même s’il n’est pas possible de couvrir tous les domaines et qu’il faut fixer des priorités.
Vous avez pris vos fonctions à un moment où il se passe beaucoup de choses. Le FNR s’est doté d’une nouvelle stratégie. Le Parlement débat actuellement d’une nouvelle loi organique relative au Fonds de la recherche. Avant d’y revenir, quelles orientations souhaitez-vous personnellement mettre en avant ?
La coopération internationale me tient particulièrement à cœur. Elle se renforce, comme en témoignent les projets de recherche soutenus par le FNR. Mais il me semblerait important de mettre en place des mesures incitatives à différents niveaux afin d’attirer encore davantage de projets internationaux soutenus par deux ou trois organismes de financement. Certes, cela implique une charge administrative supplémentaire, mais la valeur ajoutée de telles coopérations l’emporte largement. Il en va de même pour les thèses. J’ai moi-même rédigé une thèse en cotutelle, avec un directeur de thèse à l’Université libre de Berlin et un autre à l’Université de Strasbourg. Cela m’a permis de découvrir les cultures scientifiques de deux pays. Je souhaiterais également voir davantage de thèses de ce type au Luxembourg.
Le milieu de la recherche luxembourgeois est très international. Savez-vous combien de chercheurs viennent de l’étranger ?
Je ne le sais pas avec certitude, mais je suppose que ce pourcentage dépasse les 70 %. Je pense que les conditions à l’université et dans les instituts sont si bonnes qu’elles attirent des chercheurs de haut niveau venus de l’étranger.
Le problème des contrats à durée déterminée qui se renouvellent sans cesse pour les chercheurs persiste toutefois.
C’est vrai, mais ce n’est pas un problème propre au Luxembourg. En Allemagne, par exemple, ce débat a commencé il y a déjà plus de 25 ans. Au milieu des années 2000, la loi dite « Wissenschaftszeitvertragsgesetz » (loi sur les contrats à durée déterminée dans le domaine scientifique) est entrée en vigueur. Elle réglemente la durée maximale des contrats à durée déterminée, tant avant qu’après le doctorat. Si l’on n’atteint pas certains objectifs, c’en est fini de la carrière au sein d’un établissement universitaire. La situation n’est pas très différente au Luxembourg. Bien sûr, les contrats à durée déterminée constituent un problème pour les personnes concernées, mais d’un autre côté, ils contribuent à renouveler le vivier de chercheurs. On en attend ainsi des innovations et de nouvelles perspectives sur les questions de recherche. Je pense qu’on ne pourra jamais résoudre complètement ce problème international, et le FNR ne le résoudra pas non plus pour le Luxembourg.
Mais le secteur de la recherche n’est pas très développé dans notre pays, et les possibilités d’emploi sont rares. Peut-être faudrait-il imaginer un modèle luxembourgeois qui, par exemple, impliquerait également le secteur privé ?
Ce serait bien sûr très créatif. Pour cela, tous les acteurs devraient à nouveau se réunir autour d’une table, non seulement avec le ministère de la Recherche, mais aussi avec le ministère du Travail. Je soutiendrais pleinement cette initiative. Néanmoins, on ne pourra jamais totalement éliminer les contrats à durée déterminée de la recherche. Parce que celle-ci se nourrit de transferts et d’idées nouvelles, et parce que les postes permanents ont un coût.
Le nouveau contrat quadriennal conclu entre le FNR et l’État pour les années 2026 à 2029 porte votre signature. Il mentionne comme première priorité « Promouvoir l’excellence scientifique ». Quel est le niveau d’excellence de la recherche luxembourgeoise ?
L’excellence est un concept difficile à cerner. Je préfère l’exprimer ainsi : pour le FNR, il est très important de financer des projets d’une très grande qualité. C’est pourquoi ceux-ci sont évalués par des évaluateurs étrangers, qui peuvent également apporter un regard extérieur. Ce qui ne signifie pas pour autant que les chercheurs luxembourgeois ne soient pas de bons évaluateurs…
… mais la FNR souhaite-t-elle exclure tout conflit d’intérêts dans ce petit secteur ?
C’est un aspect. D’autre part, dans ce petit secteur, la concurrence n’est pas très forte, alors que dans les grands pays, c’est elle qui fait progresser la qualité. C’est pourquoi le FNR a externalisé l’ensemble de l’évaluation des projets. Le FNR disposant d’un portefeuille composé de nombreux programmes, les évaluations varient. Notre programme principal s’appelle Core ; c’est grâce à lui que nous finançons des projets de recherche fondamentale et appliquée dans le cadre des priorités nationales. Dans le cadre de Core, jusqu’à trois évaluations écrites sont demandées pour chaque projet soumis. Nous recevons ces évaluations, qui sont ensuite examinées par un panel lors d’une deuxième étape et classées par ordre de priorité, de sorte qu’au final, ce sont les meilleurs projets qui sont financés.
Quel est le taux de réussite pour obtenir un financement de base ?
Ces dernières années, ce chiffre avoisinait les 20 %. Depuis quelques années, Core subit une pression croissante. De très nombreux projets de qualité nous sont soumis, mais notre budget n’est pas suffisant pour soutenir tous les projets vraiment excellents.
S’agit-il d’un nouveau tournant ? Au cours des 20 dernières années, on aurait pu avoir l’impression que le financement n’était pas un problème dans la recherche publique.
Il y a encore beaucoup d’argent disponible. Si l’on calcule les dépenses de l’État luxembourgeois en faveur de la recherche publique par habitant, elles restent très élevées par rapport à la moyenne européenne. Il faut constater, et c’est en fait une bonne chose, que la qualité s’est améliorée. Cela entraîne une concurrence accrue et nous oblige à financer globalement moins de projets.
Le FNR a-t-il besoin de davantage de moyens financiers pour son principal programme de soutien ?
Nous avons procédé à des réaffectations au sein de notre budget afin d’alléger quelque peu la pression sur Core et d’augmenter le taux de réussite des candidatures. Core restera toutefois sous pression. Pour les chercheurs qui, pour des raisons budgétaires, ne parviennent pas à obtenir un financement pour un projet d’excellence, c’est bien sûr une situation amère. Mais nous transmettons à tous les candidats les rapports d’évaluation de leurs projets. Rien ne les empêche de présenter une nouvelle candidature un an plus tard. Il se peut également que leur organisme de recherche décide de financer le projet, ou que ces chercheurs sollicitent d’autres sources de financement, par exemple les subventions européennes de l’ERC. Dans le cadre de concours, via le FNR ou des programmes de l’UE, 20 à 25 % du financement total de la recherche au Luxembourg sont attribués. La majeure partie provient du FNR.
Dans le nouveau contrat quadriennal conclu avec l’État, le plafond d’engagement pluriannuel, fixé à 359,3 millions d’euros pour l’ensemble des domaines d’activité du FNR, est nettement inférieur à celui prévu dans le contrat couvrant la période 2022-2025. À l’époque, ce plafond s’élevait encore à 445,9 millions. L’État ferait-il des économies sur le FNR ?
Ce plafond concerne les engagements que le FNR peut prendre ; il ne concerne pas notre budget, qui, soit dit en passant, ne cesse d’augmenter. Nous finançons principalement des projets pluriannuels. Ceux-ci ne doivent pas nécessairement déboucher sur une convention pluriannuelle, comme c’est le cas, par exemple, des Centres nationaux d’excellence en recherche, dotés de subventions importantes, qui ont été engagés dans le cadre du dernier contrat quadriennal et se poursuivent sous le contrat actuel. Nous sommes donc bien placés avec les près de 360 millions d’euros d’engagements que nous pouvons contracter au cours des quatre prochaines années. Et ce qui est important : la priorité n° 1, à savoir la promotion de l’excellence scientifique, représente 70 % des engagements. Nous consacrerons la majeure partie du budget à la recherche fondamentale et appliquée.
Le contrat de quatre ans fait également référence à un budget supplémentaire et mentionne probablement, à titre provisoire, un poste de « 0 € ». Il semble s’agir d’une stratégie portant sur l’intelligence artificielle, l’informatique quantique et la défense.
C’est l’un des grands chantiers que je souhaite et que je dois désormais aborder. Cela concerne également la nouvelle loi sur la FNR, qui doit entrer en vigueur cette année. Sa mise en œuvre constituera un défi de taille, mais nous sommes une institution qui doit elle aussi évoluer avec son temps. Le fait que nous nous réorganisions après 25 ans me semble tout à fait normal. Le montant de zéro euro figure dans le contrat quadriennal, car nous devons encore négocier en partie avec les ministères concernés pour déterminer précisément ce qui doit être financé. Nous recevrons alors une subvention supplémentaire en plus de celle déjà prévue dans le contrat.
Cela signifie-t-il que le FNR financera désormais également des projets de recherche dans le domaine de la défense ?
Cette possibilité existe déjà depuis 2022. Le troisième appel à projets, ou « Call » comme nous l’appelons, s’est achevé en décembre dernier. Les projets sont actuellement en cours d’évaluation ; ils seront financés ultérieurement par la Direction de la défense du ministère des Affaires étrangères, en collaboration avec le ministère de l’Économie, ce qui nous permettra de bénéficier de fonds supplémentaires. La mise en œuvre de ces projets vise bien sûr également à augmenter les dépenses luxembourgeoises en matière de défense. La réunion du jury consacrée à cet appel à projets s’est tenue récemment, et l’évaluation est en cours. Les projets retenus et les montants alloués seront bientôt annoncés.
Une deuxième priorité du FNR s’intitule « Accelerating Knowledge Exchange and Societal Impact ». Elle doit aller de la collaboration active avec le monde économique à la communication scientifique auprès du grand public. Dès 2013, le FNR s’était donné pour devise « Research with Impact » et avait développé des programmes de partenariats public-privé. L’impact n’a-t-il pas été suffisant depuis lors ?
Je pense qu’il y a tout simplement une volonté de mettre davantage la recherche au service de la société. Il est difficile de mesurer cet impact. En encourageant les coopérations entre la recherche et le monde économique, notamment avec l’industrie, nous espérons que cela aura davantage de retombées sur la société et qu’il en résultera un bénéfice concret pour la collectivité.
L’un des principaux programmes de PPP s’appelle « Bridges ». Selon le rapport annuel 2024 de la FNR, ce programme a permis de financer au total 107 projets entre 2018 et 2024, pour un montant de 35 millions d’euros versés par la FNR. Il semble toutefois que le nombre d’entreprises ayant déposé une demande de PPP de ce type soit en baisse. En 2019, on comptait 15 entreprises luxembourgeoises, 13 en 2020 et 2021, puis ce nombre est tombé à cinq en 2024. La tendance est similaire chez les partenaires privés internationaux. À quoi cela est-il dû ?
Les chiffres relatifs à Bridges ne reflètent qu’une partie de la réalité. Depuis 2021, le FNR a lancé, en collaboration avec différents ministères, des appels à projets thématiques. Notamment dans les domaines de l’agriculture, des technologies de la santé, de l’IA, du calcul haute performance ou encore de la défense, déjà mentionnée. Ces appels à projets conjoints s’adressent en partie précisément aux entreprises qui, auparavant, ne nous rejoignaient que par l’intermédiaire de Bridges. L’offre s’est donc diversifiée. Si l’on additionne les candidatures via Bridges et celles issues des appels à projets conjoints avec les ministères, on ne constate pas de baisse de la participation du secteur industriel.
Le projet de nouvelle loi sur le FNR évoque également la coopération avec le secteur privé. Une nouvelle mission devrait être confiée au FNR : veiller à la valorisation et au transfert des résultats de la recherche vers des « applications concrètes ». Quel objectif cela recouvre-t-il ?
Les programmes du FNR offrent des possibilités de collaboration, que ce soit sur le plan financier ou pour générer des projets innovants. Nous jouons un rôle d’interface entre les organismes de recherche publics et l’industrie, ou plus largement le monde économique. Grâce à nos subventions, nous permettons de mettre en commun les forces. Cela se fait également en collaboration avec Luxinnovation, l’agence nationale pour l’innovation, avec laquelle nous entretenons des échanges. À l’avenir, le rôle du FNR devrait encore se renforcer. Nous deviendrons un pivot central pour les échanges entre deux mondes qui n’ont peut-être pas de points de contact directs. Nous prenons cela très au sérieux, c’est important pour nous.
Dans son avis sur le projet de loi, la Chambre de commerce regrette que le financement par le FNR soit axé sur le secteur public. Cela freine l’innovation, raison pour laquelle l’accès des entreprises aux subventions du FNR devrait être « plus large et plus facile ». Il s’agit bien sûr d’une question politique.
Les critères d’éligibilité au programme Core, par exemple, sont différents de ceux applicables aux partenariats public-privé (PPP). Dans ce cas, on fait déjà un geste envers l’industrie. Il est bien sûr hors de question que nous abandonnions tous les critères et que nous distribuions simplement l’argent comme ça. De plus, le FNR n’est autorisé à financer que la recherche publique issue des PPP. Nous ne sommes pas autorisés à financer des entreprises privées. Il s’ensuit qu’une entreprise doit s’associer à un organisme de recherche pour développer un projet. Cela donne lieu à une demande qui nous est soumise conjointement par les deux partenaires. Cela ne devrait pas changer non plus avec la nouvelle loi.
La Chambre de commerce souhaite avant tout faciliter l’accès à ces programmes pour les petites et moyennes entreprises, ainsi que pour les start-ups.
Par le passé, ce sont surtout les grands acteurs qui recouraient aux programmes de PPP. Je pense que la situation s’est diversifiée ces dernières années pour s’étendre aux entreprises de taille moyenne. La taille d’une entreprise n’est pas un critère pour nous, nous n’excluons personne. Néanmoins, notre priorité reste la recherche, et nos critères sont toujours axés sur l’excellence. Les start-ups sont déjà très actives. Il s’agit souvent de petites entreprises, car elles n’en sont qu’aux prémices de leur création et de leur développement. Il arrive parfois que les responsables d’une start-up soient issus du monde de la recherche et aient donc des idées très concrètes, voire qu’ils connaissent déjà nos programmes. Mais comme je l’ai dit, nous n’excluons personne. Ce qui compte, c’est la volonté de faire avancer la recherche en collaboration avec un partenaire public.
En parlant de communication scientifique auprès du grand public : le FNR est déjà actif dans ce domaine, et il l’a été tout particulièrement pendant la pandémie de Covid. Faut-il développer davantage cette action ?
D’une part, le FNR mène ses propres initiatives dans ce domaine. Citons par exemple l’émission télévisée « Take Off », que nous produisons en collaboration avec la Fondation Losch afin de familiariser les jeunes avec les sciences. Nous avons mis en place tout un programme autour de cette émission, car nous souhaitons susciter l’intérêt des enfants dès l’école primaire pour la recherche. Au-delà de ses propres initiatives, le FNR souhaite également jouer un rôle de médiateur dans la vulgarisation des sciences. Nous essayons de stimuler cette communication et d’y contribuer de manière constructive, et nous sommes tout à fait disposés à la cofinancer par le biais de notre programme « Promoting Science to the Public ». Nous ne devons pas et ne voulons pas tout faire nous-mêmes.
Le FNR cherche-t-il à susciter des aspirations professionnelles lorsqu’il s’adresse aux jeunes, ou s’agit-il avant tout d’éveiller leur intérêt pour les sciences en général ?
Nous souhaitons sensibiliser l’ensemble de la société à la recherche. Je considère que commencer par les enfants et les adolescents est une très bonne approche, car ce sont ces générations
qui façonneront notre avenir au cours des prochaines décennies. Si, par la suite, certains décident de se lancer dans une carrière scientifique, tant mieux. Dans l’idéal, les instituts de recherche luxembourgeois disposeront ainsi d’une nouvelle génération de chercheurs d’ici 20 ans. Chaque année, le FNR organise « Researchers at School », une initiative visant à envoyer des chercheurs dans les écoles. Personne n’est mieux placé qu’eux pour expliquer ce qu’est la recherche et comment leur parcours personnel les y a menés.
On entend souvent dire que la confiance envers les sciences a diminué depuis la pandémie de Covid-19. Est-ce le cas au Luxembourg ?
Tous les deux ans, le FNR évalue la place occupée par les sciences dans la société. Au Luxembourg, on ne constate pas vraiment de tendance à la baisse de la confiance dans les sciences ou dans les scientifiques. Afin de lutter contre les préjugés à l’égard de la science, le FNR a développé il y a quatre ans le format « Ziel mir keng ! », disponible sur RTL et sur les réseaux sociaux. Ce format présente, à travers de courtes vidéos humoristiques, l’état actuel de la recherche sur une question donnée et met en évidence les éléments inventés, afin de permettre de les distinguer clairement.