Le Luxembourg, confirme MeteoLux ce mardi, vient de traverser l’été le plus chaud jamais enregistré. Les trois derniers mois ont été marqués par des « vagues de chaleur répétées », dont la première a duré « onze jours consécutifs avec une température maximale au-delà de trente degrés ». Il est trop tôt pour dire si cette expérience inédite aura durablement infléchi les mentalités. Le discours officiel est, lui, largement resté inchangé. Luc Frieden se cantonne dans le registre techno-solutionniste, qui a l’avantage de dépolitiser la question. Il continue de suivre, sans enthousiasme ni créativité, le chemin tracé par le précédent gouvernement. Comme lors de la crise énergétique de février-avril, le gouvernement rate l’occasion de placer des messages forts.
Le lundi 17 août, alors que la fumée de l’incendie des Hautes Fagnes commence lentement à se dissiper au-dessus du Grand-Duché, Luc Frieden donne sa deuxième « interview d’été » à RTL. (Elle a été diffusée vendredi dernier.) Il a choisi pour décor le parc du Kirchberg, dont la pelouse est jaunie par la sécheresse. Luc Frieden ne veut pas brusquer les téléspectateurs. Il évoque pudiquement « e gewëssene Liewensstil » qu’on devrait « lues a lues adaptéieren ». Il parle des « eenzele Leit » : « datt se vläicht iwwerleeën, wou a wéi se reesen ». Encore et toujours, Luc Frieden revient au mantra des incentives : Il faudrait « encourager ». Et de rassurer : On serait sur la bonne voie.
Cinq jours plus tôt, le député CSV Paul Galles a fait une sortie-surprise dans la matinale de Radio 100,7. Le président de la commission de l’Environnement exprimait son « énorme colère » contre ceux qui avaient minimisé la crise climatique. Quelque chose de « vraiment dramatique » serait en train de se jouer. Mais ce message « spieren ech net ëmmer iwwerall », regrette le prêtre défroqué. Il faudrait désormais tirer les conclusions qui s’imposent et accélérer la décarbonation, en visant la neutralité climatique dès 2045 au lieu de 2050. Quitte à « heiansdo bëssen [ze] nerven ». Mais Paul Galles a peur des conflits : « D’Regierung huet et wierklech net einfach », concède-t-il quelques instants plus tard, invoquant les pressions économiques. Le poster-boy climatique du CSV n’est pas à une contradiction près. Depuis les Seychelles, il annonce cette semaine sur Facebook avoir atteint la barre de cent pays visités. (Un post placé sous les hashtags « #world #travel #animals #culture #peace ».)
Durant la première canicule de juin, le mutisme politique était assourdissant. Comme frappées par la stupeur, les ministres et députés ne semblaient plus savoir quoi dire. Deux semaines plus tard, alors que la première vague venait de refluer, le Premier ministre assurait sur RTL-Télé avoir « toujours considéré le changement climatique comme une menace sérieuse pour l’humanité ». Un léger révisionnisme historique. Dans Europa 5.0, son manifeste publié en 2016, Luc Frieden avait évacué le sujet en un paragraphe à la page 243. Il y évoquait des « fortschrittliche Technologien » qui finiraient par résoudre le problème. Durant la campagne 2023, le Spëtzekandidat accolait systématiquement l’adjectif « pragmatique » au mot « Klimapolitik ». Il ne faudrait surtout pas que celle-ci « agace ». Dans sa première interview de Nouvel An sur RTL-Télé, il y voyait « un projet plus à moyen et à long terme », qu’il faudrait considérer « e bëssi manner verkrampft ».
La position climatique du CSV reste floue. On aurait créé un groupe de travail censé définir « la politique environnementale chrétienne-sociale », explique le chef de fraction Laurent Zeimet au Land. (Au dernier congrès du CSV, il avait appelé à s’inspirer de « l’esprit de Laudato si’ », l’encyclique du pape François de 2015.) La fraction chercherait notamment à « rapprocher le ministère de l’Environnement et le ministère de l’Agriculture », poursuit Zeimet, évoquant « deux mondes » qui se trouveraient « am Clinch ». Faut-il faire plus, plus vite en matière climatique ? « On est sur la trajectoire, quand même ! », lâche Zeimet.
Au sein de l’aile « sociale-libérale » du DP, certains préconisent d’occuper davantage le sujet climatique. Intégré en 2008 dans le logo du parti, le point vert s’est estompé au cours des dernières années, malgré les tentatives de Yuriko Backes et Lex Delles de capter l’héritage ministériel de Bausch et Turmes. L’opportunisme libéral est redoutable ; sa volonté de ringardiser le CSV connue. Mais encore faudra-t-il trouver des candidats qui puissent (de manière plus ou moins crédible) incarner la posture climatique. La tendance « wirtschaftsliberal » et sécuritaire domine au sein de la fraction libérale. Lydie Polfer est devenue le symbole de l’imperméabilisation des sols. Le vice-président des commissions de l’Environnement et de l’Agriculture, Luc Emering (DP), ne trouve, lui, rien à redire à la politique climatique. Sur Radio 100,7, le député libéral a donné un satisfecit au gouvernement qui aurait investi « wéi dat sielen hei an der Geschicht vum Land de Fall war ». Pour le reste, le paysan bio ressasse les éléments de langage du lobby agricole. Et pointe du doigt « le Luxembourgeois » qui mange trop de viande et part « extreem vill an d’Vakanz ».
Une proposition plus stratégique et structurée est venue des marges du parti. Michael Agostini, premier remplaçant sur la liste Sud, a publié fin juin sur rtl.lu un « Lieserbréif » passé inaperçu. Si elle n’est pas nouvelle, l’idée qu’il avance est politiquement explosive : Éliminer « progressivement » les énergies fossiles du panier de l’index. Le jeune libéral veut briser le cercle vicieux qui se perpétue d’un choc géopolitique à l’autre. Pour repousser la prochaine tranche indiciaire, l’État subventionne l’essence et le diesel, le mazout et le gaz, réchauffant la planète pour refroidir l’inflation. Agostini estime qu’il faudrait dès à présent engager des discussions avec les syndicats pour fixer les conditions et contreparties d’une décarbonation future de l’index. L’objectif, explique-t-il au Land, serait que, d’ici à dix ans, « la classe ouvrière roule en voiture électrique » et ait une pompe à chaleur dans la cave. En somme, après l’Energie-Tripartite, il demande une Klima-Tripartite. Présentée le 18 juin au comité directeur du DP, la proposition a reçu un accueil tiède.
Le contexte économique complique l’équation climatique. Le Luxembourg a perdu de sa superbe. La croissance de l’emploi, moteur du modèle social, commence à caler. Le déficit est devenu chronique. La réforme fiscale rognera la marge budgétaire. Quant à la conjoncture politique européenne, elle ne s’annonce guère plus favorable. Une France présidée par Marine Le Pen risquerait d’achever ce qui reste des ambitions européennes. La position de l’ADR reflète celle du RN et de l’AfD, dont le programme climatique se réduit grosso modo à la clim’. Fred Keup s’écriait le 8 juillet à la Chambre : « D’Léisung ass ganz einfach : Klimaanlagen, Klimaanlagen, Klimaanlagen ! Baut Klimaanlagen ! » Le discours du chef de fraction de l’ADR virait du climatoscepticisme au climato-nihilisme. Il ferait « légèrement plus chaud », mais autrefois cela n’aurait gêné personne : « An de Rudi Carrell huet gesongen : Wann wird’s mal wieder richtig Sommer. An jidderee war frou. »
Ces dernières années, le Luxembourg a pu récolter les low-hanging fruits. Le boom du photovoltaïque a permis à Luc Frieden et Lex Delles d’afficher des succès rapides, tout en distribuant des subventions et primes aux propriétaires-électeurs. Si le Luxembourg a atteint ses objectifs de réduction des émissions, c’est surtout grâce à la taxe CO2. La lente sortie du tourisme à la pompe permet de masquer les mauvaises performances d’autres secteurs. Car le Luxembourg rate largement ses objectifs pour les pompes à chaleur et les rénovations thermiques. Des sujets qui dérangent et qui restent en suspens.
Le gouvernement devra jouer cartes sur table. Bruxelles attend le draft du « PNEC 2031-2040 » pour 2028. C’est-à-dire en pleine campagne pour les législatives. Un timing politiquement délicat, surtout pour le CSV qui, au dernier scrutin, avait fait du green bashing son fonds de commerce. Le prochain « Plan national intégré en matière d’énergie et de climat » visera, lui, une réduction de 90 pour cent des émissions. La logique des primes, subsides et top-ups se heurtera à ses limites. La question des contraintes pourrait dès lors se poser. Même si le gouvernement CSV-DP avait juré ne pas poursuivre « une approche basée sur des interdictions », notamment pour le phase-out des chauffages fossiles. Les discussions interministérielles s’annoncent ardues.
Cela devrait être l’heure de Serge Wilmes (CSV), le ministre de l’Environnement. Aux conseils européens, il s’affiche volontariste : « Les politiques climatiques de l’UE devraient être calibrées sur un objectif de réduction des émissions nettes de 90 pour cent [à l’horizon 2040] », déclarait-il en mars dernier. Mais sur le terrain national, il se montre passif et évasif. Serge Wilmes plie régulièrement devant Martine Hansen, ministre-lobbyiste du secteur agraire, bien plus à l’aise dans les dossiers. (Le ministre de l’Environnement ne serait « pas disponible » pour une interview cette semaine, font savoir ses services de communication au Land.) À l’été 2023, Xavier Bettel s’était présenté comme le « Klima-Premier » pour lancer sa campagne électorale. C’est sous son patronage que le Pnec avait pu être actualisé, à quelques mois du scrutin. On voit mal Luc Frieden enfiler l’habit du « Klima-CEO » en 2028.