Il n’est pas de bon ton de parler du chiffre d’affaires, et encore moins des bénéfices. C’est pourquoi, dans ce pays, la taille des entreprises est évaluée en fonction de leurs effectifs. L’office statistique Statec a publié il y a quelques jours un communiqué de presse intitulé « Les principaux employeurs au Luxembourg au 1er janvier 2021 ».
Ce qui frappe dans cette liste des plus grands « employeurs », c’est que le plus important d’entre eux, de loin, à savoir l’État, n’y figure pas. Au 1er janvier, celui-ci employait 31 049 personnes. L’administration communale de Luxembourg est également absente de ce classement. Avec 4 333 employés, la commune occuperait la sixième place.
Il n’y a aucune raison économique de prendre en compte les services des conseillers fiscaux, mais pas ceux de l’administration fiscale ou du ramassage des ordures. La raison est bien plus idéologique : les entreprises privées sont présentées comme la norme naturelle. Les activités économiques qui ne visent pas le profit sont considérées comme des anomalies pathologiques. On leur reproche à la fois la concurrence déloyale et l’inefficacité. Jusqu’à la pandémie de Covid, il fallait les « alléger » et les privatiser. Certains pays ont laissé la pandémie aux mains des forces curatives du marché. Ce sont alors les entreprises de pompes funèbres qui en ont le plus profité.
Dans ce pays, le secteur public est également présent. Dans ce classement, l’État est suivi par les entreprises publiques que sont la Poste et les Chemins de fer, puis par la Caisse d’épargne d’État. Parmi les 30 plus grandes entreprises figurent également six établissements hospitaliers et de soins. Ils ne sont pas détenus par les pouvoirs publics, mais sont financés par ceux-ci. Ils vivent de l’assurance maladie et de l’assurance dépendance organisées par l’État.
Les 30 plus grandes entreprises emploient près d’un quart de l’ensemble des actifs. La moitié d’entre elles sont contrôlées par des capitaux étrangers. Les deux tiers d’entre elles opèrent sur le marché intérieur. Et pourtant, c’est le lobby de l’industrie d’exportation qui se fait le plus entendre.
Les 30 plus grandes entreprises forment un cercle fermé. Au fil des ans, seul leur classement évolue. Le seul nouveau venu en 15 ans a été Amazon. Avec 3 280 salariés, cette entreprise de vente par correspondance occupe désormais la dixième place (c’est-à-dire la douzième). Le groupe hospitalier Robert Schuman, fondé en 2014, est moins récent. Il est issu de la fusion d’hôpitaux existants.
Seules deux entreprises ont supprimé des emplois au cours des 15 dernières années : le groupe sidérurgique Arcelor-Mittal et la Banque Internationale. En 2020, année marquée par la pandémie de Covid, l’État, Amazon et BGL ont embauché, tandis qu’Arcelor-Mittal, Sodexo et Luxair ont supprimé des emplois.
Il y a dix ans, Arcelor-Mittal comptait encore 6 070 salariés, ce qui en faisait le deuxième employeur du pays après l’État. Aujourd’hui, avec 3 660 salariés, le groupe a chuté à la sixième (c’est-à-dire huitième) place. Parmi les 30 plus grandes entreprises, on ne trouve qu’une seule autre entreprise industrielle : le fabricant de pneus Goodyear.
Désormais, le classement des plus grandes entreprises est dominé par quelques secteurs de services : le secteur public, les services aux entreprises, les services médicaux et de soins, ainsi que le secteur bancaire. À cela s’ajoutent deux compagnies aériennes et deux chaînes de distribution. La part des travailleurs et travailleuses du secteur productif diminue, la société de services s’est généralisée. Cela était considéré comme une avancée. Jusqu’à ce que les masques de protection viennent à manquer en Chine.
Il y a 15 ans, le secteur bancaire était, après le secteur public, celui qui employait le plus de personnel parmi les grandes entreprises. Trois banques figuraient parmi les 20 plus grandes entreprises. Aujourd’hui, il n’en reste plus qu’une : la BGL. Désormais, la place bancaire se nomme « place financière ».
Au cours des 15 dernières années, les cabinets de conseil du « Big Four » ont quadruplé leurs effectifs, passant de 2 130 à 8 370 personnes, soit plus du double de la progression enregistrée dans la sidérurgie. Cinq autres entreprises, spécialisées dans le nettoyage, la restauration ou la sécurité, ont doublé leurs effectifs, qui s’élèvent désormais à 10 930 personnes. Cette évolution s’explique principalement par l’externalisation d’emplois au départ d’entreprises existantes. Cela permet ainsi de réaliser des économies sur le personnel permanent, mieux rémunéré et mieux protégé.