Papier peint à fleur, téléphone à cadran, radio en bakélite, mobilier rétro… On pousse la porte d’un appartement des années 1970. Au mur, une affiche montre un enfant glissant une fleur dans le canon d’un fusil, symbole de la Révolution des Œillets en 1974 au Portugal. Dans ce décor construit au Filmland à Kehlen, João Pedro Rodrigues tourne Afonso’s Smile, l’histoire d’un jeune homme qui découvre à la fois la liberté après la dictature et son homosexualité. « Ce n’est pas seulement l’histoire d’une révolution politique, mais d’une révolution intime », résume Fabrizio Maltese (Joli Rideau Media). Il coproduit le film (avec des partenaires portugais et italien). Le projet est né en 2024 lors d’une rencontre entre le producteur et réalisateur italien Luca Guadagnino (à qui l’on doit Call me my your name) et João Pedro Rodrigues. Ce n’est pas le seul ancrage au Grand-Duché : Gustavo Benza, le jeune comédien qui incarne Afonso, a été découvert alors qu’il jouait de la guitare dans la Grand Rue pour financer son tour de l’Europe. Surtout, les deux semaines de tournages au Filmland ont mobilisé de nombreux techniciens locaux : machinistes, décorateurs, électriciens, peintres, menuisiers.
Vendredi 10 juillet en fin de matinée, le réalisateur profite de la pause déjeuner pour rassembler toute cette équipe et prendre une photo souvenir. C’est un peu une tradition lors du dernier jour de tournage. Mais les sourires peinent à masquer la tristesse. Chacun sait qu’il vit les derniers jours de Filmland. Dans le studio voisin, il reste quelques jours de tournage pour un autre film, A Favour, de Grímur Hákonarson. Et puis ? Clap de fin : les studios de Kehlen ferment leurs portes après treize années d’activité et environ 115 films tournés en ses murs.
Cette fermeture laisse un goût amer et suscite de la colère. Les techniciens, en particulier ceux qui travaillent sur les décors, se retrouvent sans outil de travail, « comme si on fermait une usine ». Ils sont inquiets pour leur avenir et plus globalement pour leurs métiers. En une centaine de tournages à Kehlen, ils ont pu développer leurs compétences et leur savoir-faire. « On ne peut pas dire qu’on ira bosser ailleurs. Il n’y a pas d’autre studio au Luxembourg », peste un peintre. « On trouvera peut-être des projets dans les pays voisins », se rassure une régisseuse.
Filmland, avec ses quatre studios, ses ateliers de construction, ses studios de postproduction et ses bureaux, est né de la volonté des producteurs, qui depuis les années 2000 naviguent d’une solution provisoire à l’autre entre différents plateaux de tournages. Les studios de Contern construits en 2000 par Roland Kuhn pour le compte de Delux Productions n’ont pas survécu à l’arrêt de la société de production, pas plus que les aménagements de la friche d’Arcelor-Mittal à Dommeldange après la faillite de Carrousel. Un temps, les anciens halls de TDK à Bascharage ont servi de pis-aller (l’insonorisation y était très mauvaise), avant les atermoiements autour de la Cité du cinéma à l’ancien laminoir de Dudelange. Le financement de cet ambitieux projet devait être partagé entre la Ville de Dudelange, l’État et les producteurs, pour quelque sept millions d’euros. La crise et ses plans de rigueur, l’ampleur de la viabilisation du site, les visées du Fonds du Logement et divers aléas ont repoussé le projet aux calendes grecques. Il sera définitivement enterré en 2019 (alors que « Le concept d’un projet cinématographique créatif à Dudelange-Fonderie » figure encore dans le programme de la coalition bleu-rouge-vert de 2018).
À force d’attendre, les producteurs s’impatientent. Le secteur est en pleine expansion, ils ont besoin de studios où tourner. En 2010, Vic Elvinger, déjà gestionnaire du site de Bascharage et propriétaire d’un terrain sur la zone industrielle de Kehlen leur propose de bâtir ces nouveaux studios. Il espère rentabiliser son investissement de six millions d’euros avec les loyers des tournages et des entreprises installées sur le site. En mars 2013 le « one-stop-shop » Filmland est inauguré. Au fil des années, productions nationales (Rusty Boys,Baby(a)lone ou Little Duke) et coproductions internationales (Tel Aviv on Fire, Deux, Chambre 212, Mary Shelley ou encore Colonia) s’enchaînent. Pourtant, l’équilibre financier reste hors d’atteinte. Les derniers comptes publiés illustrent cette fragilité. En 2025, Filmland a enregistré 118 000 euros de pertes, avec des pertes reportées s’élevant à 243 712 euros. Les six producteurs associés dans Filmland SA n’ont plus voulu mettre la main au pot et annoncent, en avril dernier, la fin de l’aventure.
Un constat qui ne surprend guère Guy Daleiden : « Dans toute l’Europe, je ne connais pas de studios qui sont rentables uniquement par de la location de plateaux. Partout, ils rencontrent des difficultés et doivent être soutenus financièrement », explique le directeur du Film Fund au Land. Au Luxembourg, cette solution se heurte à un obstacle juridique : propriété d’un entrepreneur privé, et géré par une société anonyme, Filmland ne pouvait recevoir d’aides directes de l’État au regard des règles européennes. Les conséquences se feront sentir dès cet automne. Certains tournages prévus en septembre devront trouver d’autres lieux. « Ça veut dire des jours de tournage en moins au Luxembourg et des personnes qui ne travailleront pas », prévient Guy Daleiden. Malgré leurs divergences habituelles, producteurs et techniciens partagent le même avis : les studios ne relèvent pas du simple « nice to have ». « Disposer de studios de production est impératif pour le développement et la solidité du secteur mais aussi pour maintenir un niveau de compétence et pour la promotion du Luxembourg », insiste le directeur du Fonds.
Chacun en appelle désormais à la volonté politique. Depuis plus de trente ans, l’État luxembourgeois investit massivement dans l’audiovisuel. Le gouvernement actuel l’a encore réaffirmé dans son programme : « Le potentiel étendu du Luxembourg en tant que lieu de tournage devra être pleinement considéré. » Le paradoxe revient dans toutes les conversations : l’État encourage les productions à tourner au Luxembourg et à employer davantage de techniciens locaux, mais laisse disparaître l’outil qui le permet. « Je ne peux imaginer un pays qui accorde à la culture la place qu’elle mérite sans disposer de véritables studios de tournage », note Jérôme Tewes, manager des studios sur Facebook.
Beaucoup veulent croire qu’une volonté politique suffirait à débloquer le dossier. « Si la volonté existe, on trouvera la solution législative », résume un acteur du secteur. Pour l’heure, le ministère de la Culture se montre prudent et les décisions se font attendre. « La question de la mise en place d’une infrastructure de studio de tournage bénéficiant d’un soutien financier de l’État s’inscrit dans une réflexion stratégique plus large », répond le ministère de la Culture à la demande du Land. Il affirme étudier différents modèles européens et les besoins exprimés par la profession, tout en rappelant qu’« un projet d’une telle envergure requiert un travail de préparation approfondi » et ne peut être mis en œuvre rapidement pour compenser « l’arrêt volontaire d’une initiative privée ». Une première réunion a déjà eu lieu avec les représentants de l’ULPA. Parmi les scénarios évoqués figure celui d’un terrain mis à disposition par une commune, sur lequel des investisseurs publics, privés ou mixtes financeraient de nouveaux studios. Reste à définir quelle structure juridique porterait le projet au quotidien et selon quel modèle économique.
Pendant que le Luxembourg perd son unique complexe de tournage, le reste de l’Europe accélère. L’explosion des plateformes, la multiplication des séries haut de gamme et la concurrence entre États ont déclenché une véritable course aux infrastructures. L’équivalent estonien du Film Fund construit un studio dont il aura la gestion. Avec le au plan NextGenerationEU, l’Italie investit 250 millions d’euros en quatre ans dans la modernisation et l’agrandissement deCinecittà. En France, les studios de Bry-sur-Marne, rachetés par AXA Investment Managers Alternatives fin 2023, engagent d’énormes travaux pour doubler les studios et les surfaces d’ateliers et de loge. Budget : 120 millions d’euros dont 30 financés par l’État. Au Royaume-Uni comme en Irlande, les nouveaux plateaux se multiplient, tandis que les investisseurs privés reprennent des sites historiques comme Barrandov (à côté de Prague) ou Babelsberg (proche de Berlin).
Ces studios européens ne vivent plus de la production nationale, mais de la capacité à attirer des tournages internationaux, notamment américains. Leur rentabilité dépend moins du succès des films que du taux d’occupation des plateaux, de contrats avec les plateformes et de régimes fiscaux compétitifs. Amazon a acheté les Bray Film Studios de Londres pour y tourner The Rings of Power, avant d’autres productions Prime video. Le Luxembourg, où la firme a installé son siège européen, serait-il en mesure d’obtenir un tel investissement ? « Amazon has nothing to announce at this time », répond son service de communication. « L’idée d’attirer des investissements de tels acteurs internationaux peut constituer une piste intéressante à condition qu’elle apporte une réelle valeur ajoutée à l’écosystème national et soutienne les professionnels établis au Luxembourg. Jusqu’ici aucun contact n’a été établi en ce sens », tempère le ministère de la Culture.
« Aucun investisseur international ne viendra sans contrepartie fiscale », affirme Daleiden. En 2013, le Luxembourg abandonnait les Certificats d’investissement audiovisuel, un mécanisme fiscal créé en 1988, puis jugé trop complexe et obsolète. Treize ans plus tard, le secteur réclame un nouvel outil, sous la forme d’un crédit d’impôt (tax shelter) capable d’attirer des investisseurs internationaux. « À ce jour, aucune position n’a encore été arrêtée à ce sujet », nous répondent les services de Gilles Roth.