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Scènes 6 min de lecture

Qui est au centre de ce théâtre (mondial) ?

Oliver Vorwerk met en scène *La Vie de Galilée* de Brecht au TNL. Malgré un sujet d'actualité, la pièce est longue, exagérée et manque de caractère épique.

Article paru dans Édition mai 2025
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La Terre est-elle plate ? À en croire le ministre américain des Affaires étrangères, on pourrait presque en venir à cette conclusion dans un monde qui semble avoir perdu ses repères et où la pensée cléricale redevient la maxime de la politique.

La pièce « La Vie de Galilée » de Bert Brecht raconte l’histoire du scientifique Galilée, qui, au XVIIe siècle, découvrit que c’était le Soleil qui se trouvait au centre de notre univers — et non la Terre, comme les gens l’avaient cru jusque-là. Sa découverte l’entraîne dans un conflit avec l’Église catholique.

Le décor de Martin Hilti est impressionnant. Au-dessus d’une pierre qui semble flotter au-dessus de la scène telle une météorite, on distingue en lettres criardes l’inscription « Florentia » ; son oscillation illustre à merveille la rotation de la Terre et le débat sur le centre du monde (« Tout cela est faux. 8 ans de silence » y sera écrit à un moment donné à la craie.) Devant, un télescope se dresse vers le ciel, telle une phallus.

C’est la nouvelle de la première fission de noyaux d’uranium, réalisée par Otto Hahn en 1938, qui a donné l’impulsion à l’adaptation théâtrale de la vie de Galilée (1564-1642). Brecht y vit le début d’une nouvelle ère scientifique, dont l’importance était comparable à celle de la révolution copernicienne du XVIe siècle. Brecht écrivit plusieurs versions de cette pièce en 15 tableaux. Face à la percée de l’intelligence artificielle, sommes-nous aujourd’hui à l’aube d’une nouvelle ère ?

Le point de départ est la déclaration de Galilée, qui travaillait alors à Padoue : « L’ancienne époque est révolue, et une nouvelle ère s’ouvre. Bientôt, l’humanité connaîtra la nature de son lieu de vie, ce corps céleste sur lequel elle réside. Ce qui est écrit dans les anciens livres ne lui suffit plus. » La salle du TNL est remplie de classes d’écoliers, ce qui entraîne beaucoup de bruissements et de bavardages. À une table de mixage située à droite de la scène, une musique live sensuelle, allant de Hanns Eisler à Sting (Karin Ospelt), est diffusée.

Tout en mâchant du chewing-gum, les comédiennes (Antonia Jungwirth, Rosalie Maes, Alisa Kunina – toutes très convaincantes) font leur entrée sur scène et remettent en question, avec une désinvolture affichée, l’ordre mondial véhiculé par l’Église. Un comédien vêtu d’un costume à fines rayures mal ajusté (Stefan Gebelhoff) incarne Galilée : « Nous sommes enfermés », dit-il. Au début, affalé dans un fauteuil, il campe sur ses convictions scientifiques.

Il est conscient de l’étroitesse d’esprit de ses contemporains : « Les villes sont étroites, tout comme les esprits. La superstition et la peste. Mais aujourd’hui, il faut dire : même si c’est ainsi, cela ne restera pas ainsi. Car tout bouge, mon ami », dit Galilée à son élève préféré, Andrea Sarti (interprété par Antonia Jungwirth). Au début, le savant déborde encore d’énergie pour faire évoluer cette mentalité figée… La mère, femme terre-à-terre (Rosalie Maes), râle contre les discours de Galilée : « Ah bon ! »

Galilei, quant à lui, se montre désinvolte ; on a du mal à le croire vraiment dans le rôle du scientifique indécis. Il se lamente devant le public : « J’ai 46 ans et je n’ai encore rien accompli qui me satisfasse », tandis qu’Andrea mange malicieusement une glace à la cuillère. Par moments, la mise en scène vire à l’exagération ; de temps à autre, l’humour grivois prend le dessus, par exemple lorsqu’on entend « Ludo-Ficko ». Un homme au charme irrésistible (Georg Melich), vêtu d’un costume rouge cardinal et d’escarpins rouges en vernis, se colle sur la poitrine une croix avec du ruban adhésif noir, symbolisant le clergé.

« Qu’est-ce qu’une hypothèse ? » demande Andrea en regardant avec émerveillement à travers ses jumelles : le monde devient tangible ! La troupe scande en chœur : « La vérité à travers le télescope. »

Rosalie Maes, dans le rôle de Priuli, offre un contrepoint puissant à Galilée et remet en question le télescope. Tous s’affairent avec enthousiasme autour du télescope tandis que le chœur chante : « Tout ce qu’un grand homme fait n’est pas forcément beau. Et Galilée aimait bien manger. » « Où est Dieu dans ton système cosmique ? », demande Sagredo. « En nous. Ou nulle part », rétorque Galilée, avant de l’avertir : « J’aime la science, mais je t’aime encore plus, mon ami. »

Les vrais amis savent quand on est sur le point de se jeter dans le vide et nous mettent en garde contre la chute. Un jour, Galilée écrira, désespéré, au grand-duc de Florence, un enfant gâté de neuf ans. Car, comme tout scientifique ou artiste de génie méconnu, Galilée est aux abois financièrement. Et en tant que professeur à la cour, il espère trouver du temps pour ses recherches… « C’est ici comme dans un pigeonnier », dit-on dans la mise en scène de Vorwerk, où les jurons italiens fusent de toutes parts ; une bagarre impétueuse et pleine d’humour sur la table. Ah, ces Italiens si rustres !

On y trouve à plusieurs reprises des allusions à Giordano Bruno, exécuté par l’Inquisition. Des personnages tels qu’Andrea, l’élève de Galilée, sont interprétés par des actrices, mais cela ne semble pas avoir de sens immédiat, hormis la représentation des genres. Peu à peu, Galilée va édulcorer ses convictions (« La science est condamnée à l’honnêteté ») puis renier ses découvertes. Le conflit entre la science et le dogme de l’Église, à la limite de l’abus, est bien mis en évidence dans la deuxième partie de la mise en scène.

Rares sont ceux qui ont du caractère, comme le savait déjà Brecht dans ses Histoires de M. Keuner. Ou comme le résume Galilée dans son pragmatisme utilitaire : « Je ne peux pas me voir en réfugié. J’apprécie le confort. » Une copie de ses Discorsi a pu être sauvée par Andrea. Il est pratiquement impossible de ne pas penser ici au poème de Lucrèce *De rerum natura*, qui n’a été porté à la connaissance du grand public que plus de 1 400 ans après sa parution, comme le décrit de manière impressionnante le spécialiste de la littérature Stephen Greenblatt dans son ouvrage *Die Wende*.

« Malheureux le pays qui n’a pas de héros », reprochera Andrea à son maître à la fin. « Non, malheureux est le pays qui a besoin de héros », répond Galilei pour défendre sa décision. À la fin de cette longue soirée (l’adaptation scénique aurait mérité d’être raccourcie), on se pose la question : cette mise en scène agitée relevait-elle du théâtre épique ?