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Cinéma 4 min de lecture

Une pièce de théâtre intimiste surchargée

Cinéma

Article paru dans Édition mars 2023
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Le réalisateur américain Darren Aronofsky a tendance à mal évaluer ses atouts en tant que cinéaste. C’est un créateur d’ambiances chevronné et un réalisateur de talent qui s’est concentré sur des personnages qui, à travers leurs peurs et leurs délires, parviennent à atteindre une sorte d’état de transcendance. C’est ce qu’ont fait Mickey Rourke dans *The Wrestler* (2008), Natalie Portman dans *Black Swan* (2011), Russell Crowe dans *Noah* (2014) et Jennifer Lawrence dans *Mother!* (2017). Brendan Fraser, dans *The Whale*, s’efforce désormais de se réconcilier avec ses semblables et tente d’obtenir le pardon pour ses erreurs passées. Brendan Fraser incarne Charlie, un professeur d’université qui ne quitte jamais son appartement. Il donne ses cours en ligne et désactive la caméra de son ordinateur portable afin que les étudiants ne puissent pas le voir. Il est en effet extrêmement obèse, et son espérance de vie n’est plus que très faible. Il a toujours été corpulent, dit-il, mais après le suicide de son compagnon, son alimentation est « tout simplement devenue incontrôlable ». Aujourd’hui, sa tension artérielle monte en flèche, son cœur est défaillant et les activités physiques les plus simples, comme se lever et s’asseoir, lui demandent un effort considérable. Mais malgré l’apitoiement résigné qu’il éprouve face à son obésité, il tente de faire la paix avec sa vie et avec ceux qui l’entourent.

Inspiré d’une pièce de théâtre de Samuel D. Hunter – qui a également écrit le scénario de *The Whale* –, le nouveau film d’Aronofsky est une véritable pièce de théâtre intimiste : la caméra, dirigée par Darren Aronofsky et Matthew Libatique, souligne sans relâche ce sentiment d’étouffement. Charlie est prisonnier – de ses pièces, d’une vie qui a déraillé, et surtout de son propre corps. Cette concentration extraordinaire sur l’intérieur, ce refus quasi total d’ouvrir l’espace cinématographique font de *The Whale* avant tout un exercice cinématographique sur la claustrophobie. Au lieu d’élargir le texte issu de la scène, Aronofsky renforce l’immobilité, ce sentiment sinistre d’être coincé qui détermine l’existence de Charlie. Fraser livre une interprétation d’une grâce désarmante. Il utilise sa voix et ses grands yeux tristes pour transmettre une tendresse qui contraste avec la grossièreté physique du personnage.

Le caractère théâtral du film est très marqué : The Whale se déroule sur une semaine au cours de laquelle Charlie reçoit plusieurs visites : celle de sa petite amie et aidante informelle Liz (Hong Chau) ; de Thomas (Ty Simpkins), un jeune missionnaire qui veut sauver son âme ; de sa fille adolescente Ellie, dont il est éloigné, et de son ex-femme aigrie, Mary (Samantha Morton). On y voit également un livreur de pizzas et un oiseau qui fait parfois son apparition devant la fenêtre de Charlie. Les personnages entrent en scène, puis en sortent. Dans tout cela, l’exploration des différents thèmes est particulièrement marquée par des transferts de responsabilité et des échappatoires éthiques. Tout le monde est responsable, et personne ne l’est ; les actes ont des conséquences, et n’en ont pas. Des thèmes concrets tels que la sexualité, la dépendance et l’intolérance religieuse sont abordés, sans qu’il y ait pour autant de sens crédible de la réalité sociale. À la fin, on retient peut-être la prise de conscience pleine d’espoir que les êtres humains sont incapables de ne pas se soucier les uns des autres. À la manière d’Herman Melville et de Walt Whitman, cette idée est chargée d’une symbolique dont le caractère ésotérique est difficilement surpassable, le tout accompagné de la bande originale angoissante de Robert Simonsen. Mais en tant qu’exploration sérieuse et plaidoyer en faveur du pouvoir de la compassion humaine, *The Whale* ne tient pas la route – la psychologisation simpliste de ses personnages et le flou intellectuel du sujet pèsent trop lourdement. De ce point de vue, *The Whale* s’inscrit dans la lignée de *The Fountain* (2006) : deux films d’Aronofsky exagérés et étrangement vides de substance, écrasés par ses ambitions grandioses et vagues.