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Cinéma 6 min de lecture

Tiré de la vie réelle

Les films des frères Dardenne

Article paru dans Édition juin 2025
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Lors du Festival de Cannes de cette année, *Jeunes mères* a remporté le prix du meilleur scénario. Il s’agit de la neuvième récompense décernée aux frères Dardenne sur la Croisette et d’un nouveau chapitre dans une success story internationale qui remonte à loin. Les débuts artistiques des frères Dardenne remontent d’abord à des documentaires politiques, qu’ils ont abandonnés au profit de films de fiction centrés sur des drames humains. Les Dardenne ont grandi à Seraing, une banlieue industrielle de Liège, marquée par les chantiers navals, la pauvreté et le chômage. Jean-Pierre (né en 1951) a suivi des études d’art dramatique, tandis que Luc (né en 1954) a étudié la philosophie. Au milieu des années 70, ils ont fondé la société de production Dérives et ont tourné une soixantaine de documentaires, souvent à caractère politique ou social, traitant de grèves, de mouvements de résistance ou de réfugiés. Ils ont travaillé en étroite collaboration avec des groupes militants de gauche et ont très tôt considéré le cinéma comme un moyen d’engagement social.

À un moment donné, la forme documentaire ne leur a plus suffi. En 1994, ils ont fondé Les Films du Fleuve, leur société de production actuelle, afin de tourner des longs métrages – tout en conservant la même exigence d’authenticité et d’urgence politique. Leurs deux premiers longs métrages, Falsch (1987) et Je pense à vous (1992), sont restés expérimentaux et sont passés largement inaperçus. Ce n’est qu’avec *La Promesse* (1996) qu’ils ont trouvé leur style : un travail de caméra dense, une proximité avec les corps, une réduction à l’essentiel. Suivirent *Rosetta* (1999), récompensé par la Palme d’or à Cannes, *Le Fils* (2002) et *L’Enfant* (2005), qui remporta à nouveau la Palme d’or. On peut qualifier ces films de trilogie sur les jeunes en marge de la société, sur la culpabilité et la responsabilité. Le programme artistique du duo de réalisateurs était désormais bien établi. Leur nouveau film, *Jeunes mères*, qui suit cinq mères mineures vivant avec leurs bébés dans une maison d’accueil belge, relie pour la première fois, à travers une approche multiperspectiviste, les thèmes qui ont toujours animé les frères.

Grâce à leur présence régulière à Cannes, les frères Dardenne sont devenus une référence incontournable du cinéma d’art et d’essai à l’échelle internationale. Ils ont tourné à ce jour 13 longs métrages et ont cultivé et perfectionné un style immédiatement reconnaissable : la caméra – dirigée par Alain Marcoen – reste toujours proche des personnages, souvent dans leur dos, et les suit à travers des couloirs, des rues, des ateliers. Cette proximité crée une intimité et une immédiateté, mais sans jamais tomber dans le sentimentalisme. Les dialogues sont rares. Les émotions s’expriment moins par les mots que par les mouvements, les gestes, les regards. Dans *Le Fils*, par exemple, le menuisier Olivier ne dit pratiquement pas un mot. Pourtant, nous comprenons son tourment intérieur : l’adolescent qu’Olivier prend comme apprenti est l’assassin de son fils. Le film ne raconte pas une histoire de vengeance, il refuse toute explication morale – seule l’observation persistante d’un rapprochement occupe le devant de la scène. Les Dardenne ne montrent pas des solutions, mais des processus. L’humanité n’est pas affirmée, elle se fait jour. Un aspect essentiel de ce style réside dans le recours à des acteurs amateurs ou à des comédiens largement inconnus. Jérémie Renier avait 15 ans lorsqu’il a fait ses débuts dans *La Promesse* – il a ensuite incarné Bruno dans *L’Enfant*. Pour les frères Dardenne, les acteurs célèbres sont trop chargés d’une image médiatique et font barrière entre le personnage et le spectateur. Malgré toute la spontanéité et l’immédiateté que les frères parviennent à créer, rien n’est laissé au hasard dans leur méthode de travail : ils répètent souvent chaque scène, chaque mouvement pendant des semaines. L’effet d’improvisation est le résultat d’une planification minutieuse. L’effet de réalisme, construit de manière hautement cinématographique, donne à leurs histoires un caractère « tiré de la vie réelle ».

Les frères Dardenne montrent la pauvreté, mais jamais sous forme de spectacle. Certes, ils condamnent les conditions néolibérales, mais de manière moins critique envers le système et moins paternaliste que Ken Loach, par exemple. Chez eux, le capitalisme se manifeste sous la forme de structures, de hiérarchies, d’autorités supérieures aux adversaires bien visibles : agences pour l’emploi, grandes entreprises, police, bureaucratie. Leurs films refusent catégoriquement l’esthétisation séduisante de la souffrance ; ils visent moins à susciter l’indignation qu’à provoquer un malaise existentiel. Dans Rosetta, par exemple, le personnage principal vit dans une caravane avec sa mère alcoolique. Elle cherche du travail avec une ardeur désespérée et échoue. Le jeune père dans L’Enfant agit sans scrupules, non pas par méchanceté, mais par immaturité. Le film montre son lent processus de transformation – non pas par la punition, mais par l’expérience interpersonnelle. Le cinéma des Dardenne invite à une éthique du regard. Comment agir correctement dans un monde moralement ambivalent et structurellement injuste ? Telle est la question centrale qui structure l’œuvre des frères.

C’est pourquoi on les qualifie souvent de cinéastes engagés. C’est vrai – mais d’une manière particulière. Ils ne racontent pas d’histoires sur « la société », mais sur des individus dans un contexte social concret. Dans *Le gamin au vélo* (2011), un garçon recherche une proximité humaine, même auprès d’un dealer de drogue. La mise en scène est dénuée de jugement, elle met en lumière un besoin affectif. *Le jeune Ahmed* (2019) raconte la vie d’un adolescent qui se perd dans sa foi et se radicalise. *Jeunes mères* raconte la vie de jeunes femmes qui sont mères, mais qui n’ont pas encore eu le droit de devenir adultes elles-mêmes. Les Dardenne ne montrent pas comment le monde devrait être, mais comment il est et comment les gens y agissent. Ils croient en la possibilité d’une prise de conscience morale, non pas comme un message, mais comme une expérience.

Chez eux, la forme n’est jamais une fin en soi. Elle est toutefois devenue, depuis des années de répétition, constante et prévisible. Il en va de même dans *Jeunes mères*. Le film met en lumière le désir d’autonomie et d’autodétermination des jeunes au sein d’un tissu social qui oscille entre ostracisme impitoyable et soutien sincère. Il révèle ainsi la situation complexe dans laquelle se trouvent ces jeunes femmes, tiraillées entre bienveillance et surmenage, entre responsabilité et instinct de survie. Dans la plus pure tradition moderniste, ce film des Dardenne ne pense pas à notre place, mais remet en question nos points de vue et nos idées.