Le Festival de Cannes de l’année dernière ne laissera pas de trace dans la mémoire collective des cinéphiles. 2022 restera, dans l’ombre des années exceptionnelles pré- et post-Covid que furent 2019 et 2021, comme l’année où un jury très indécis et son président ont comblé la moitié des films en compétition de récompenses. Le prix inventé spécialement pour l’occasion, afin de ne surtout pas laisser les frères Dardenne rentrer à Liège les mains vides, tenait presque de la plaisanterie. Triangle of Sadness de Ruben Östlund disparaîtra lui aussi de la scène et du débat. Tout comme son prédécesseur, lauréat de la Palme d’or. Un autre film, qui n’a été dévoilé que très tardivement à une presse cinématographique déjà en manque de sommeil, n’a guère semblé enthousiasmer le jury. *Pacifiction* d’Albert Serra est reparti bredouille. Une erreur. D’un seul coup, le réalisateur a presque fait oublier que la compétition était en réalité une véritable catastrophe.
Pacifiction est à ce jour l’œuvre la plus dense sur le plan narratif du réalisateur catalan. Ce qui ne veut pas dire grand-chose. Cette fois encore, l’histoire pourrait sans problème être griffonnée sur un sous-verre d’Estrella. Serra nous invite à un détour de 165 minutes en Polynésie française. Sur l’une des îles du « territoire d’outre-mer » de la République française – très probablement à Tahiti –, on fait la connaissance du haut-commissaire De Roller. Monsieur De Roller, comme l’appellent les habitants, est connu de tous et semble être présent partout à tout moment. C’est un diplomate de la très vieille école : lisse comme de l’huile, toujours aimable et courtois, et doté d’une serviabilité latente quelque peu inquiétante. Accompagné d’un chauffeur et d’une Mercedes de service blanche qui fait écho à sa tenue vestimentaire – costume blanc, chemise hawaïenne et lunettes de soleil aux verres bleu foncé –, De Roller est proche des habitants de son territoire de compétence. Qu’il s’agisse de simples employés d’hôtel, d’une troupe de théâtre, d’expatriés français ou de l’armée, toujours présente. Au cours d’une de ses soirées au Paradise Night-Club, il surprend une rumeur à laquelle il ne souhaite pas, dans un premier temps, accorder trop d’attention : la Marine française se préparerait à de nouveaux essais nucléaires dans les atolls voisins. L’île étant ce qu’elle est, la rumeur fait rapidement le tour de l’île, jusqu’à ce que le commissaire De Roller soit interpellé à ce sujet par un groupe d’intérêt local. Que sait-il ? Que compte-t-il faire ? Serviable comme il est, pris entre le marteau et l’enclume de l’armée et d’une dynamique locale invisible, De Roller se met en quête d’indices.
L’histoire coloniale de l’ancienne Grande Nation est – comme c’est le cas dans presque tous les autres cas – un chapitre de l’histoire qui n’a pas été assumé. Sans parler des essais nucléaires menés par les Français en Polynésie dans les années 1960 et 1970. Sur l’atoll de Bikini, à quelques kilomètres à l’ouest, les Américains se sont longtemps livrés au même jeu. Albert Serra ne cherche toutefois pas à faire un sermon moralisateur sur l’orgueil des anciennes puissances mondiales. Le Catalan est bien trop esthète pour cela. Il met en scène Tahiti comme un espace indéfini, quelque part entre l’ici-bas et l’au-delà, la façade d’un paradis situé quelque part dans un continuum spatio-temporel où déambulent des personnages qu’Albert Serra est le seul à savoir dessiner. Par sa mise en scène, il dompte également – et pour la deuxième fois d’affilée – l’un des monstres du cinéma français. Après Jean-Pierre Léaud dans *La mort de Louis XIV*, c’est désormais Benoît Magimel qui, avec Monsieur De Roller, incarne le rôle qui définira sa carrière. Telle une variation sordide du Dale Cooper de Lynch dans *Twin Peaks*, il évolue dans un paradis perdu. Le club baigné de lumières au néon, où des morceaux aux accents hypnagogiques et de la musique hula composent les playlists, est la Black Lodge de Serra, et la menace nucléaire reste abstraite, contrairement à ce qui se passe dans la troisième saison de Twin Peaks. L’horreur des réalisateurs obsédés par les années 1950 est, pour le Catalan, le catalyseur d’un éternel bouche-à-oreille, de machinations cachées et de complots. *Pacifiction – Tourment sur les îles* est un thriller politique. Mais pas tel que Robert Redford l’aurait imaginé dans les années 1970, plutôt tel qu’Apichatpong Weerasethakul pourrait l’imaginer. Chez tous les cinéastes que je viens de citer, les sphères des vivants et des morts sont toujours très proches l’une de l’autre et souvent indissociables. Chez Lynch, c’est l’interprétation psychologique des rêves ; chez le réalisateur thaïlandais, c’est la spiritualité qui prime ; chez Serra, tout n’est que théâtre rose bonbon. Les images sont, sur les bords – mais pas seulement –, aussi floues et lisses que les protagonistes, et l’on glisse en scooter à travers cet enfer paradisiaque. Que l’on s’endorme ou non – la sieste au cinéma est largement sous-estimée ! –, *Pacifiction* est du cinéma dans sa forme la plus pure. Si le cinéma devait prendre fin avec des retombées nucléaires, alors la dernière heure de ce chef-d’œuvre d’Albert Serra serait un adieu tout à fait approprié. Rien que pour cette scène où Magimel, en costume blanc, surfe sur les vagues à bord d’un jet-ski – une scène qui, en quelques instants seulement, vous coupe littéralement le souffle –, le billet d’entrée en vaut la peine.