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Arts plastiques 5 min de lecture

Spectacle condensé

Tiroirs, rayonnages à roulettes et grilles d'exposition : de plus en plus de musées aménagent des réserves ouvertes au public

Article paru dans Édition octobre 2022
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Un entrepôt est le tout dernier emblème de Rotterdam. Inauguré en novembre 2021, le Depot Boijmans n’est toutefois pas n’importe quel débarras : Winy Maas, du cabinet d’architecture MVRDV, a conçu pour la collection du musée d’art Boijmans un gigantesque « pot » entièrement recouvert de miroirs, haut de six étages et de 35 mètres, situé dans le parc du musée, d’un coût de 94 millions d’euros, avec sur le toit un restaurant et une petite forêt de bouleaux. Le musée lui-même est fermé jusqu’en 2029 pour cause de rénovation ; mais les plus de 150 000 objets conservés dans ses réserves peuvent désormais être admirés depuis un ascenseur vitré et par la cage d’escalier ; derrière de grandes baies vitrées, on peut également observer les restaurateurs à l’œuvre.

Pourquoi le nouveau « selfie-point » de Rotterdam serait-il le « premier dépôt d’art accessible au public au monde » ? C’est là un mystère des relations publiques néerlandaises. Dans de nombreux musées, les frontières entre exposition, recherche, conservation et stockage s’estompent de plus en plus depuis plus de 20 ans. Par exemple, les archives de la diversité humaine du Musée d’ethnologie de Genève, avec leurs longues vitrines alignées en rangées serrées, constituent-elles une exposition ou un trésor souterrain ? Le dépôt-exposition du Vitra Design Museum à Weil am Rhein, construit en 2016 par Herzog & de Meuron, ne se contente pas de présenter de petits extraits dans le cadre d’expositions temporaires, mais expose en permanence l’intégralité de la collection – tout en étant réaménagé chaque année. Cette année, la designer Sabine Marcelis a classé les meubles et autres objets par couleur.

Le premier dépôt où l’observation et le rangement dans les rayonnages ne s’excluent pas mutuellement aurait été celui du Musée d’anthropologie de Vancouver. C’est en tout cas ce qu’affirme le Musée d’outre-mer de Brême, qui a inauguré en 1999 un dépôt-exposition, se présentant comme le « deuxième musée au monde » à en disposer. Peu après l’Übermaxx, le Focke-Museum de Brême, consacré à l’histoire culturelle, s’est également doté d’une extension comprenant deux étages destinés à servir de dépôt-exposition pour les visiteurs. Les objets qui y sont présentés sont classés par ordre alphabétique, de « Naissance » à « Enterrement ». Sous la rubrique « Tourmenter », on peut voir des escarpins. Ce jeu avec l’alphabet et cette « présentation condensée » dans des vitrines remplies à ras bord ont ensuite inspiré toute une série d’autres musées, comme par exemple l’exposition permanente « Buchstäblich Vorarlberg » au Landesmuseum de Bregenz.

Avec les « Schaudepots », les musées reviennent à leurs origines de cabinets de curiosités, estime Bettina Habsburg-Lothringen, du Joanneum de Graz : Au Musée d’histoire culturelle, en 1895, on recherchait une « abondance débordante » – celle-ci est aujourd’hui de retour au Musée d’histoire sous la forme d’un « collage dense » regroupant plus de 2 000 objets. Alors que les musées des arts décoratifs ont toujours disposé, dans une plus ou moins grande mesure, de collections d’étude accessibles au public, ailleurs, ces aperçus des coulisses demandent encore un certain temps d’adaptation. Le public réagit de manière variée au dépôt-exposition de la Kunsthalle de Mannheim, rapporte Inge Herold : « Beaucoup sont enthousiastes, d’autres se sentent esthétiquement submergés par la densité. »

Peut-être que les espaces de stockage accessibles au public permettent non seulement de gagner de la place, mais aussi d’économiser de l’argent et du travail ? Dans le dépôt archéologique ouvert au public du monastère de Lorch, près de Mannheim, on a renoncé à étiqueter les pièces exposées. L’objectif est « de stimuler l’esprit de découverte et de laisser délibérément place à des associations personnelles ». L’ancien musée régional de Neustadt an der Aisch, en Bavière, a fermé ses portes. À la place, le château abrite désormais un dépôt-exposition : un atelier participatif met à disposition des étiquettes autocollantes et des fiches afin que les visiteurs puissent aider à l’inventaire ou « découvrir par eux-mêmes le musée en tant que lieu de collecte et de conservation ».

Le Musée d’histoire de Lucerne est fermement convaincu – comme en témoigne la fréquentation croissante – que l’humanité aime fouiller dans les greniers ou les tiroirs : l’ancien arsenal est redevenu un arsenal depuis 2003. L’ensemble de l’exposition permanente est mis en scène sous forme de dépôt-exposition : la dernière guillotine de Suisse et 14 000 autres objets sont rangés sur des étagères. Ceux qui souhaitent obtenir des explications peuvent scanner les codes-barres à l’aide de tablettes. Des comédiens, déguisés par exemple en employés du dépôt, guident quant à eux les visiteurs à travers le véritable dépôt du musée. Des visites théâtrales sont proposées sur des thèmes tels que « Ces Romains sont fous », « Chevaliers rouillés » ou « Seconde Guerre mondiale : quand le Führer appelle ».

La liste des « hybrides exposition-dépôt » ne cesse de s’allonger. En mai dernier, par exemple, l’ancienne manufacture de tabac de Linz a accueilli l’ouverture du dépôt-exposition des musées municipaux : environ 550 pièces sont présentées dans des vitrines situées en bordure du nouveau dépôt central. Depuis juillet, le musée municipal MAS d’Anvers présente l’exposition « Un aperçu de la collection » dans son dépôt-vitrine de 180 000 objets. Le Victoria and Albert Museum de Londres construit actuellement le V&A East Storehouse : il promet, à partir de 2024, une « expérience muséale totalement nouvelle et immersive » avec des « visites autonomes » parmi plus de 250 000 objets, 350 000 livres et 1 000 archives répartis sur 16 000 mètres carrés. Qui offre le plus de richesse et d’abondance ?