Les deux gouvernements ont qualifié cet événement de succès diplomatique majeur. La ministre britannique de la Culture, Lisa Nandy, a décrit ce prêt comme « un symbole de notre histoire commune avec nos amis français, une relation qui s’est construite au fil des siècles et qui perdure encore aujourd’hui ».
Mais les négociations ont pris du temps. Le président français Emmanuel Macron et la Première ministre britannique de l’époque, Theresa May, avaient envisagé ce prêt en 2018, mais s’étaient heurtés à une forte opposition. Antoine Verney, conservateur en chef du musée de Bayeux, a déclaré que la tapisserie était en si mauvais état qu’il ne pouvait imaginer l’emmener où que ce soit.
Ce projet de prêt a été relégué au second plan pendant les âpres négociations sur le Brexit. La pandémie de coronavirus a encore gelé le projet. Mais le gouvernement de Keir Starmer a ensuite promis un « redémarrage du Brexit », c’est-à-dire un rapprochement de la Grande-Bretagne avec ses partenaires européens. Les relations entre la France et la Grande-Bretagne se sont dégelées, et les négociations concernant le tapis ont repris.
L’année dernière, Macron et Starmer ont finalement signé un accord de prêt : la tapisserie partira pour le Royaume-Uni, et en contrepartie, des biens culturels britanniques, tels que des objets provenant de la tombe anglo-saxonne de Sutton Hoo, seront prêtés à des musées normands. Le musée de Bayeux a déclaré qu’après de nouveaux tests, les experts étaient convaincus que l’œuvre d’art pouvait être transportée en toute sécurité.
Mais les historiens et les artistes voient les choses autrement. « À chaque manipulation, on perd un peu de matière, et donc aussi un peu de résistance », explique Béatrice Girault, restauratrice à la retraite, dans une interview accordée à *La Tribune de l’art*. « Le problème, ce n’est pas l’âge, mais la taille. On ne peut pas le transporter dans une caisse comme un tableau. On ne peut pas non plus l’enrouler, car il est trop fin, ce qui provoque des plis et des tensions », explique Mme Girault. Une étude d’experts réalisée en 2020 a identifié des milliers de taches, de plis et de déchirures non stabilisées. Selon les experts, une restauration s’impose. Celle-ci ne devrait toutefois avoir lieu qu’en 2028, après le voyage à Londres.
En France, une pétition contre ce prêt a déjà été signée par environ 77 000 personnes. Elle a été lancée par Didier Rykner, historien de l’art et directeur de *La Tribune de l’Art*. Selon M. Rykner, Emmanuel Macron aurait pris une décision catastrophique pour le patrimoine culturel français, allant à l’encontre de l’avis des historiens et des conservateurs. « Il ne faut jamais utiliser d’œuvres d’art, d’objets de valeur ou d’objets fragiles à des fins diplomatiques », écrit-il.
L’artiste britannique David Hockney, qui vit en Normandie, qualifie ce projet de « folie ». Dans une tribune publiée dans *The Independent*, il a écrit : « Certaines choses sont trop précieuses pour qu’on prenne le risque de les mettre en danger. Le transport de la Tapisserie de Bayeux en fait partie. »
Mais le prêt devrait avoir lieu comme prévu. Selon le Financial Times, la tapisserie sera assurée à hauteur d’environ 800 millions de livres sterling dans le cadre du programme d’indemnisation de l’État britannique pendant la durée du prêt. Son transport est très complexe et coûterait, selon certaines sources, environ 1,2 million de livres sterling. Ces frais seront pris en charge par le British Museum.
Au début de l’année, un premier essai de transport sans la tapisserie a été effectué. Une répétition générale a eu lieu à la mi-avril. Un camion équipé de capteurs de vibrations, de température et d’humidité a transporté une réplique de Bayeux à Londres. L’original doit être acheminé à Londres en juillet, mais la date exacte reste confidentielle.
« Des experts des deux côtés de la Manche ont procédé à une planification et à des vérifications minutieuses afin de garantir la sécurité du transport et la préservation de la tapisserie », a écrit Nicholas Cullinan, directeur du British Museum, dans une lettre publiée dans *The Guardian*.
Au British Museum, la tapisserie est exposée sur une table spécialement conçue à cet effet, « qui favorise sa conservation à long terme tout en permettant aux visiteurs de l’admirer d’une manière totalement nouvelle », explique Cullinan. Cette table devrait ensuite être réutilisée au musée de Bayeux, une fois les travaux de rénovation terminés.
Au Royaume-Uni, on attend avec impatience l’arrivée de cette tapisserie. Cet objet d’art illustre, en 58 scènes, l’un des événements les plus marquants de l’histoire britannique : la bataille d’Hastings en 1066, au cours de laquelle Guillaume le Conquérant a vaincu le roi d’Angleterre Harald II, permettant ainsi à une élite normande de prendre le pouvoir en Angleterre. Les Normands ont profondément marqué la langue, l’identité et la vie politique en Angleterre.
De plus, cette tapisserie offre un aperçu précieux de l’art de la guerre, de la navigation, de l’équipement et des croyances du XIe siècle. Même la comète de Halley, qui n’est visible qu’une fois tous les 76 ans environ, est représentée sur la broderie. Cet objet historique figure non seulement dans les manuels scolaires britanniques et les tests de naturalisation, mais aussi dans la culture populaire.
La comédienne Philomena Cunk a parodié cette tapisserie dans la série à succès de la BBC *Cunk on Britain* : « Cet objet illustre le premier exemple d’un citoyen de l’UE qui vient ici pour nous voler nos emplois », plaisante-t-elle.
« Aucun autre objet de l’histoire britannique n’est aussi célèbre, n’est aussi souvent étudié dans les écoles et n’a été aussi souvent reproduit dans l’art que la Tapisserie de Bayeux », a déclaré George Osborne, président du conseil d’administration du British Museum et ancien ministre des Finances. « Et pourtant, en près de 1 000 ans, il n’est jamais revenu sur ces côtes. »
En septembre, le moment sera enfin venu. Le British Museum prévoit d’accueillir environ 7,5 millions de visiteurs. On espère également un regain d’activité dans d’autres régions d’Angleterre liées à la conquête normande. C’est le cas, par exemple, du château de Norwich, commandé par Guillaume le Conquérant, ou de l’abbaye de Battle, érigée sur l’ancien champ de bataille d’Hastings. Le musée de Reading, qui expose une réplique de la tapisserie de Bayeux, fait état d’un intérêt croissant à l’approche de l’exposition londonienne.
La vente des billets pour l’exposition au British Museum débute le 1er juillet